lundi 15 décembre 2008

Google Books : un "géant" vu comme un danger ou une opportunité

J'ai longuement hésité à écrire ce billet ici ou sur mon blog "Wikipédien", parce qu'il croise typiquement ma vie wikipédienne et ma vie d'historienne. Finalement, comme je crois que mes lectorats ne sont que partiellement en intersection, je le publie sur les deux blogs.

Donc, GoogleBooks. Les wikipédiens le connaissent bien, les autres peut-être un peu moins. C'est un service de Google qui numérise à tour de bras des livres, les mettant sur internet en mode image, intégralement ou partiellement (cela dépend essentiellement du droit d'auteur). La recherche in texte par moteur de recherche est possible, la qualité des scans inégale mais globalement satisfaisante, l'offre augmente de jours en jours, et cela est bien pratique.

Je me sers souvent de GoogleBooks, soit pour avoir accès à des livres anciens (c'est dur d'habiter la "province" et d'être loin des riches bibliothèques parisiennes !), soit - sur Wikipédia - pour rechercher des copyvios.

Or, depuis l'épisode Wikigrill (voir mon billet consacré au sujet), je regarde régulièrement le site de ce magazine (Booksmag). J'ai même déboursé 3 euros pour acheter l'exemplaire papier tout à l'heure, et voir un peu de quoi il s'agit.
Sur Booksmag.fr, il y a eu dernièrement deux articles intéressants consacrés à GoogleBooks, et surtout intéressants par leurs contradictions.

L'un est une longue interview de Robert Darnton, éminent historien américain et directeur du réseau des bibliothèques d'Harvard (excusez du peu !), intitulée "L'initative Google signe une étape dans la démocratisation du savoir". L'autre est un billet d'humeur de Jean-Claude Guédon, professeur de littérature comparée à l'université de Montréal et (si j'ai bien compris) historien des sciences, qui titre "Google Books : le vrai piège".

Que disent-ils ?

- Robert Darnton se réjouit de la numérisation par Google, restant extrêmement prudent face aux lacunes bibliographiques de l'outil, mais se réjouissant de ce que "Le moteur de recherche de Google va mettre le savoir accumulé dans les livres à la portée de tout un chacun ou, du moins, de toute la population du monde qui dispose d’un accès à Internet." Il prend une posture d'ouverture et de volonté de diffusion du savoir : "Je crois profondément à la démocratisation du savoir. (...) Étant à la tête de la plus grande bibliothèque universitaire du monde, je suis favorable à la numérisation complète de tous les livres portant sur des sujets d’intérêt général et à la mise en ligne progressive, à titre gratuit, de tous les livres de nos collections dont le contenu est tombé dans le domaine public.".

Soulignant qu'Harvard a été la première université à signer un partenariat avec Google, il estime que "C’est un pas tangible vers l’instauration d’une république des lettres, et d’une citoyenneté universelle au sein de cette république.".

Il estime que la critique de Google par Jean-Noël Jeanneney se conçoit si elle débouche sur une marche pluraliste vers la numérisation des livres, tout en considérant qu'il y a certainement un peu "d’antiaméricanisme, même si Jeanneney connaît bien les États-Unis et n’est nullement un anti-américain primaire.".

Il considère que les limites du projet de numérisation de Google se heurte principalement aux deux écueils que sont :
- sur la quantité, le problèmes des droits d'auteurs (qu'il qualifie ainsi : "La propriété littéraire, dont les règles sont certes parfois archaïques, est un obstacle majeur à une numérisation totale.")
- sur la qualité, le problème des multiples éditions de livres, surtout pour les XVIIe et XVIIIe siècles (les éditions sont parfois différentes), et l'absence de bibliographes au sein du projet Google.

Mais globalement, il estime que c'est un projet très intéressant, et qu'il ne tuera pas le livre, pas plus que la télévision n'a tuée la radio, ni l'imprimerie l'écrit manuscrit.

- Jean-Claude Guédon, lui, s'attache à un aspect particulier de Google Books pour faire part de sa désapprobation du projet. Il s'attaque au problème de la recherche dans le texte, expliquant qu'il a sans problème trouvé un exemplaire complet de Madame Bovary sur Google Books, qu'il y a fait une recherche in texte, mais que lorsqu'il a téléchargé le livre dans son disque dur il ne peut plus faire cette recherche. Forcément, puisqu'il télécharge le pdf du scan de l'image, et non le texte proprement dit.

Il en déduit donc que Google est en train " de monopoliser tout le champ algorithmique en train de croître autour des documents numérisés", qu'il cherche à "devenir le système d'exploitation dominant, voire unique, de cette algorithmique." Que si on ne passe pas par Google, on ne peut que rester au XXe siècle et au livre papier.

Ce que ce monsieur semble ignorer, c'est que Gallica, le site de numérisations de la BNF, procède exactement de la même façon (à ces inconvénients près qu'on ne peut quasiment jamais faire de recherche dans le texte, que les scans sont pourris la plupart du temps et qu'il n'est pas indexé par les moteurs de recherche). Donc Gallica est également une entreprise de domination du monde ? Mon Dieu, mais quelle horreur !

Du coup, charitable, je suis allée lui indiquer que sur Wikisource il pouvait trouver un fichier texte de Madame Bovary, totalement libre, sans aliénation algorithmique, et où il pourra faire toutes les recherches qu'il veut, même en téléchargeant le texte (puisque c'est du texte et non de l'image).


Que retenir de ces deux textes ? D'une part l'ouverture, de l'autre la crispation. D'un côté la curiosité d'un universitaire connu pour ses travaux importants sur le XVIIIe siècle (ce n'est pas un geek, tout étudiant en histoire a lu Darnton), qui se réjouit que davantage de monde - et en premier lieu les chercheurs - puisse avoir accès aux livres anciens, de l'autre un universitaire qui s'étonne d'une chose somme toute logique (on ne fait pas de recherche in texte dans une image) et en tire des conclusions alarmistes sur la domination de Google.
C'est bien simple, avant de voir la présentation de M. Guédon, j'ai cru que c'était un intellectuel français ;-) L'esprit étroit de nos chères élites a-t-il donc contaminé le Canada ? Diantre, tout est perdu alors...

Bref, je préfère avoir tort avec Darnton que raison avec Guédon (ou plutôt, je préfère être optimiste avec Darnton que parano avec Guédon), moi aussi je me réjouis d'avoir des textes disponibles, je n'en suis pas pour autant un suppôt de Google et j'aime lire des vrais livres en papier.
Et si je peux résoudre l'impossible casse-tête de faire ma thèse tout en bossant jusqu'à 17h, puis en m'occupant de mes enfants, et faire avec une bibliothèque municipale certes riche mais qui ferme tôt, ne prête pas ses livres et est fermée le dimanche, en trouvant quelques livres sur Google Books, Gallica et Wikisource, et bien je m'estimerai heureuse. Tout le monde n'est pas solitaire, oisif et parisien.

4 commentaires:

Pierrot le Chroniqueur a dit…

Je n'y crois pas ... Un article identique sur les deux blogs. Fainéasse :D

Serein a dit…

Je crois qu'on écrit plutôt feignasse ;-)

Pierrot le Chroniqueur a dit…

On écrit fainéant :).
Mais c'est possible, je n'ai pas mon DC portable ;)

DC a dit…

Aucun modèle mobile n'est prévu :-).