dimanche 27 janvier 2008

De la Boîte à Perrette à la Société de Port-Royal...

On la voit apparaître ici et là dans mes portraits, on la voit en sous-main partout, on a glosé sur elle depuis presque 300 ans, on la connaît si mal...

Ce soir, je vais donc commencer un portrait un peu spécial, celui de la Société de Port-Royal. Il me faudra sans doute plusieurs "post" pour en parler, c'est un sujet énorme, un sujet de thèse en soi. D'ailleurs, cette société occupe une bonne partie de ma propre thèse.

Je vais donc essayer d'en dresser le portrait, de vous faire découvrir son histoire secrête et mouvementée, ses membres parfois hauts en couleurs et ses actions déterminantes.

Cette histoire commence en 1695. La persécution contre les jansénistes est très active, de la part du pape comme de Louis XIV. Les religieuses de Port-Royal des Champs sont quasiment prisonnières dans leur monastère, les chefs du mouvement janséniste sont obligés de se cacher, voire de quitter la France. Un de ceux-là, un des plus influents, s'appelle Pierre Nicole.

Pierre Nicole a un peu d'argent, et il en reçoit de la part des sympathisants de la cause, pour aider les prêtres cachés à survivre. La légende dit que sa servante, qui s'appelait Perrette, gardait caché cet argent pour qu'il échappe aux persécutions. Elle l'aurait caché dans une boite à lait.

L'analogie avec la fable de La Fontaine est évidente. Ce n'est qu'une légende. Mais la réalité de l'argent est bien là. Nicole garde une somme importante, une sorte de "trésor de guerre" pour les temps difficiles.

À sa mort, il confie cet argent à quatre proches. Il le fait sous la forme de la tontine. La tontine est une forme de société assez particulière, qui a presque disparu aujourd'hui, sauf dans les pays pauvres. En fait, les membres de la tontine sont co-propriétaires de l'argent, qui est généralement placé. Quand l'un d'eux meurt, les autres se partagent ses biens. Normalement, le dernier survivant garde l'intégralité de l'argent. Ce système est à l'origine une manière de mutualiser les risques, d'investir en commun.

Mais dans l'optique janséniste, il ne s'agit pas de cela. En fait, dans l'absolu, à la mort d'un membre de la tontine, on fait entrer une nouvelle personne dans cette tontine. Ainsi, l'argent reste contrôlé, et peut traverser le temps en permettant le financement d'une cause ou d'une société de façon totalement opaque et occulte. C'est bien utile dans des temps où la liberté d'association n'existe pas.

Donc, dès le début du XVIIIe siècle, une société informelle, regroupée autour de ce dépôt d'argent, se forme. On a longtemps cru qu'il y avait une seule tontine, regroupant l'ensemble des finances jansénistes. En fait (Nicolas Lyon-Caen l'a bien montré dans sa thèse (1)), il y a plusieurs tontines, plusieurs fonds différents.

Chaque fond va soutenir une partie de la cause. Il y a le fonds destiné aux prêtres, ces prêtres appelants qui sont inquiétés par le pouvoir, et parfois privés de charge, et donc de moyens de subsistance. Il y a les fonds destinés aux œuvres convulsionnaires. Ceux-là servent à faire vivre les prêtres et les "soeurs" de l'Œuvre des convulsions, notamment ceux qui sont dans une semi-clandestinité.
Il y a également le fond qui soutient la toute nouvelle Église d'Utrecht, cette Église qui se sépare de Rome au cours du XVIIIe siècle par refus de la Bulle Unigenitus (il faudra que j'en parle un jour).
On a également de fortes sommes d'argent destinées à financer la publication des Nouvelles Ecclésiastiques, ce journal qui paraît sans interruption et clandestinement pendant tout le XVIIIe siècle, Révolution comprise.

Bref, différents fonds, différentes causes, mais au final des sommes très importantes. Malgré l'opacité et le secret, le public sait que de l'argent circule. Les Jésuites, notamment, s'en inquiètent. Ils dénoncent cette "caisse de secours du mouvement janséniste", qui pour eux n'est en réalité qu'un moyen de préparer leur propre chute.

On voit ainsi des rumeurs circuler, comme celle, par exemple, qui prête aux jansénistes l'intention d'amasser assez d'argent pour pouvoir acheter une hypothétique île dans la Mer du Nord, afin de s'y regrouper et d'y fonder "le pays de Jansénye".

Dans la guerre d'usure qui oppose durant tout le XVIIIe siècle appelants et jésuites, cette caisse (ou plutôt ces caisses) sont en permanence en fond, sans qu'on les évoque directement, mais on sent que la question pécuniaire est primordiale.

On suit assez bien la trace de ces fonds durant presque tout le siècle. Le fonds principal, celui de Nicole, a une traçabilité assez bonne, malgré quelques incohérences. Pour les autres, c'est principalement le travail de Nicolas Lyon-Caen qui a permis de les suivre, même si là également quelques petites choses "clochent". En fait, suivre ces fonds est très dur : il faut retrouver, dans les successions des supposés détenteurs de ces fonds, quels sont ceux qui sont légués à d'autres qu'à la famille, puis recouper les informations pour reconstruire les réseaux. C'est passionnant, mais long et parfois compliqué. Par exemple, c'est l'une des choses qui interpellait Paul R., dont je parlais l'autre jour : il ne comprenait pas ces legs étranges, faits à des inconnus, par les membres de sa famille.

La transmission de cette "Boite à Perrette" ne s'est pas toujours faite sans heurts. Un exemple parfait est l'histoire de Denis Rouillé des Filletières. Nous sommes en 1766. Cet honorable personnage, qui détient une part importante du fonds venant de Pierre Nicole, meurt. Ses héritiers, qui sont ses neveux, n'ont que faire des querelles jansénistes. Ils dénoncent le testament de leur oncle, refusant que les sommes qui avaient été léguées par un autre janséniste à leur oncle repartent entre les mains d'un nouveau janséniste. Pour leur défense, ils disent que la somme a été léguée à leur oncle, pas à une cause. Les avocats jansénistes mettent en branle leur redoutable réthorique, et à la suite d'un procès retentissant, qui met au jour une part du système, ils gagnent leur procès. Ce sont plus de 2 millions de Livres de l'époque (une somme très importante) qui reviennent ainsi dans la caisse janséniste.

Ce procès a tellement fait date dans l'histoire du barreau français qu'un siècle plus tard, quand Martial Parent-Duchatelet veut léguer une somme importante au journal de l'abbé Guettée (en 1868), les avocats et la presse ressortent cette histoire vieille de cent ans.

Si des fonds circulent, cela ne veut pas dire pour autant qu'il existe une société véritablement constituée. Il s'agit plutôt de réseaux qui interagissent. Une sorte de nébuleuse jansénisante, aux visages multiples, qui agit tant à Paris qu'en province, tant en France qu'à l'étranger. Le "parti janséniste", tel que les jésuites le décrivent, n'existe pas vraiment. Et c'est sans doute ce qui a permis aux fonds et à ses possesseurs de pouvoir durer, y compris pendant la Révolution.

Parce que voilà, à force de durer, on arrive à la fin du siècle, et la Révolution est là. Elle porte un coup terrible aux jansénistes, parce qu'elle va profondément les diviser.

Mais ce sera pour une autre fois, ce "post" se fait long, et si je commence à parler de la Révolution, il va doubler. On n'a pas fini, loin de là, avec la Boite à Perrette.

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*à lire pour une première approche (même s'il y a finalement quelques erreurs) : Cécile Gazier, La Société Immobilière de la rue Saint Jacques (notice historique), 15 pages (manuscrit), 1934

*(1) Nicolas Lyon-Caen, La boîte à Perrette, approche des finances du mouvement janséniste au XVIIIe siècle, Thèse pour le diplôme d’archiviste paléographe, 2002.

2 commentaires:

Dereckson a dit…

Ces quelques flashs d'informations et pièces du puzzle sur le jansénisme sont on ne peut plus passionnants.

Vivement la suite !

Serein a dit…

Ça va venir...

j'en ai au moins pour 3-4 posts à donner les grandes lignes de la Société de Port-Royal...

Ta curiosité sera satisfaite, cher Dereckson ;-)