lundi 3 mars 2008

Comment on peut tomber dans le jansénisme...

Ce soir, pas de portrait, pas de théologie, pas d'église janséniste.

Je vais montrer un peu comment j'ai pu "tomber en jansénisme". En effet, il n'est pas logique a priori, à 20 ans tout juste, de se lancer pour des années d'étude sur le jansénisme (en comptant ma maîtrise et mon DEA, ça fait quand même plus de 7 ans que je m'y consacre...)

Tout est parti d'un cours de Licence sur l'enseignement de l'Histoire sous la IIIe république. Une passionnante enseignante de Rennes II nous montrait à quel point l'enseignement est politique, et d'autant plus sous la IIIe république, où il fallait définitivement enterrer des siècles de monarchie pour installer durablement le régime républicain. N'oublions jamais que le XIXe siècle français a vu se succéder pas moins de 9 régimes différents... Tout était donc à faire, pour que les petits français soient convaincus de la nécessité d'être de bons républicains.

On connaît généralement la propagande militariste entre la guerre de 1870 et 1914. On se rend moins souvent compte de l'importance de l'enseignement de l'Histoire pour l'installation durable d'une mentalité républicaine.

Bref, je décide de travailler dessus pour ma maîtrise. Quittant Rennes pour la région parisienne, je prend contact avec le professeur tenant la chaire d'histoire de l'éducation à Paris IV. Il est d'accord, mais me prévient que les manuels d'histoire de la IIIe république ont déjà été très étudiés. Contacté en juin, il me laisse jusqu'à la fin du mois d'août pour trouver un sujet susceptible d'être traité, donc prêtant à polémique, et bien sûr un sujet qui n'ait pas déjà été traité.

Je prend donc mes quartiers d'été à l'INRP (l'Institut National de la Recherche Pédagogique) rue d'Ulm. Je m'installe dans l'immense cave, remplie de rayonnages regroupant la quasi-totalité des manuels de toutes les matières possibles et imaginables, pour tous les niveaux, des années 1860 à nos jours.

Je me plonge dans les manuels d'histoire du secondaire, pour avoir plus de matière. Beaucoup de sujets ont déjà été traités par d'autres étudiants en maîtrise, de la place des protestants à Jeanne d'Arc, en passant par Louis XIV, Clovis, la Révolution et l'image de Louis XI. Il faut bien avouer qu'il ne reste plus grand chose... Je lis et relis mes manuels, mélangeant ceux de l'école publique et de l'école privée, et soudain je me rappelle d'un oral de licence qui portait sur le jansénisme. Il m'avait fallu broder sur le rôle du jansénisme parlementaire au XVIIIe siècle, pas facile...

Quoi qu'il en soit, je reprends mes manuels et me rend compte que non seulement la vision du jansénisme est totalement différente entre les manuels de l'école publique et ceux du privé catholique, mais qu'en plus cette vision évolue grandement dans le temps. Je tiens donc mon sujet.

Mon professeur est d'accord, quoique légèrement sceptique. Mais je sais que ça peut marcher, donc je me lance. Très vite, il faut s'organiser : choisir quels seront les manuels étudiés, sur quelle période, et quelle va être ma grille de lecture. Je décide, après avoir vu un peu comment ont procédé les autres avant moi, de faire une étude fouillée sur le discours, les illustrations, la place de mon sujet dans les manuels et l'évolution comparative de tout ça.

J'ai donc choisi environ 200 manuels, moitié public, moitié privé. Les programmes scolaires ne changeant pas trop, je traite essentiellement l'équivalent de la classe de 3e. La période choisie va de 1868 (quand je commence à avoir un nombre suffisant de manuels) à 1968, où le jansénisme est réduit à une telle peau de chagrin dans les manuels qu'il devient impossible d'analyser son traitement.

Je fais des tableaux, où chaque manuel porte un numéro. Je vais donc transcrire tous les éléments présents : quels personnages sont cités, combien de pages prend la leçon par rapport à la taille du manuel, à quel endroit elle est placée dans l'organisation du manuel (c'est important), quels sont les éléments de la leçon, quelle est l'illustration. Cela permet déjà de voir l'évolution dans le temps de l'importance du jansénisme dans les manuels. Et là, pas de mystère : ce sujet, jugé très important à la fin du XIXe siècle, décline progressivement au cours du XXe siècle. Il est toujours davantage traité dans les manuels du public, mais son importance quantitative et la richesse des leçons baisse chronologiquement.

La deuxième étape est plus subtile. Il s'agit d'analyser le discours à l'intérieur des leçons. J'ai donc recensé tous les qualificatifs utilisés, faisant des listes d'adjectifs et d'adverbes, les croisant, les triant par ordre d'importance, les regroupant par ordre chronologique etc... Cela permet de voir quelle est réellement la vision donnée du jansénisme, quel est le type de discours utilisé. C'est un peu compliqué parce qu'il faut tenir compte de la diversité public / privé, de l'évolution dans le temps etc... mais c'est absolument fascinant. Je faisais ça à la main, n'ayant pas d'ordinateur portable. Donc des tableaux interminables, avec des codes de couleur, pour essayer de faire ressortir de façon statistique et un peu sérieuse les impressions que j'avais à la lecture des manuels.

Quand on traite 200 manuels, c'est long. Mais à la fin, la satisfaction de voir se dessiner de nettes tendances, de réelles évolutions, compense largement ce travail de décorticage un peu fastidieux par moments (et puis travailler dans une cave, c'est assez peu motivant).

Après avoir recueilli toutes ces données statistiques, j'ai rencontré une professeur spécialiste du jansénisme (mon actuelle directrice de thèse) qui m'a un peu guidée pour repérer d'éventuelles erreurs ou approximations dans les manuels, et pour parfaire ma connaissance du jansénisme. J'ai également croisé mes résultats avec la bibliographie existante sur la "propagande" historique dans les manuels. J'ai pu également voir toute l'importance de Port-Royal pour les républicains pédagogues protestants de la fin du XIXe siècle, à partir du manuscrit de l'Habilitation à la Direction de Recherches de Patrick Cabanel, que mon professeur m'avait prêtée.

Je ne vais pas détailler ici tous les résultats de ce travail de maîtrise, d'autant plus que je vais les reprendre (en les synthétisant) pour ma thèse. Juste insister sur le fait que le jansénisme, absolument oublié de nos jours par l'éducation nationale, a été largement utilisé pendant des décennies comme enjeu politique et mémoriel dans l'enseignement de l'Histoire. La tragique fin de Port-Royal, les persécutions royales et religieuses des jansénistes permettent aux républicains de dénigrer la royauté et la papauté. À l'inverse, pour les manuels catholiques, les jansénistes sont coupables de tous les maux : affaiblissement du pouvoir royal, crise religieuse, responsabilité dans le déclanchement de la Révolution française et déchristianisation de la France, tout est de leur faute.
Que ce soit pour les dénigrer ou leur en faire crédit, les jansénistes et les protestants sont très souvent rapprochés, ce qui est assez cocasse quand on sait la haine que les jansénistes vouaient aux Réformés.

Bref, cette année de recherche m'a permis de prendre conscience de plusieurs choses : d'une part que tout évènement historique peut être utilisé pour une cause, quelle qu'elle soit, pourvu qu'on sache tourner un texte. Parfois même (le plus souvent sans doute), ce biais idéologique est inconscient, simplement dicté par des présupposés idéologiques et religieux. Cela permet également de se rendre compte de l'importance du vocabulaire et de l'écriture en général. Chaque adjectif compte, chaque tournure de phrase est porteuse de sens. Cela m'a donné (ou renforcé) un grand sens critique sur mes lectures. Même si le traitement statistique a tendance à gommer les subtilités sémantiques, il permet tout de même de mettre en valeur l'importance du choix des mots.

Enfin, et surtout, cette étude m'a permis de me rendre compte qu'il y avait une vraie recherche à faire sur le discours historique concernant le jansénisme. Entre la réalité historique (ou ce qu'on en sait) et l'image actuelle de Port-Royal, l'écart est grand. Cela m'a donné envie de remonter aux origines de ce discours, et donc de m'intéresser à la fois aux derniers jansénistes, aux descendants de Port-Royal, mais aussi à la construction du discours intellectuel sur Port-Royal.

Si je parle souvent ici des jansénistes, je viendrai dans quelques temps à parler de la relation entre Port-Royal et les intellectuels du XIXe siècle, étude tout aussi passionnante à mes yeux.

Voilà comment on peut "tomber en jansénisme", partir d'une toute autre préoccupation et se prendre d'un grand intérêt pour un sujet austère à première vue, mais d'une richesse incroyable. Peu de moments d'ennui finalement, pour beaucoup de satisfactions intellectuelles, de ces petits moments magiques où tout d'un coup on comprend l'enchaînement des choses, où on peut relier une intuition à des sources réelles, connecter des personnages ou des concepts qui semblaient étrangers, voir se dessiner au fur et à mesure des recherches et analyses une vision de l'histoire, un discours, un monde ancien totalement oublié.

1 commentaire:

Anna a dit…

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