mardi 26 février 2008

L'Église d'Utrecht, ou les jansénistes en Hollande.

J'ai déjà dit au détour de quelques phrases, que "mes" jansénistes du XIXe avaient des rapports avec l'Église d'Utrecht. Il serait sans doute temps que je dise un peu de quoi il s'agit...

L'Église catholique de Hollande était très affaiblie par la présence de protestants en nombre majoritaire depuis la Réforme. Elle vivait donc dans un état de semi-clandestinité. Paradoxalement, cette situation permettait aux catholiques inquiétés dans d'autres royaumes d'y trouver un certain refuge.

C'est ainsi que les principales personnalités du mouvement janséniste à la fin du XVIIe siècle y trouvèrent refuge (Antoine Arnauld, par exemple, y passa quelques mois). Le plus influent d'entre eux à la fin du XVIIe siècle, Pasquier Quesnel, s'installa durablement en Hollande (la Hollande s'appelait alors "Provinces-Unies"). Il était entouré d'un nombre important de prêtres jansénistes, ce qui lui donnait un poids certain dans une Église locale complètement laissée à elle-même.

Depuis la Réforme, les papes avaient supprimé les archevêchés en Hollande. Mais au début du XVIIIe siècle, les Jésuites ont voulu faire de la Hollande une nouvelle terre de mission. Ils ont été dès le départ mal accueillis par une population plus encline à suivre les jansénistes présents. Quand le vicaire apostolique nommé par Rome fut révoqué pour ses positions jansénisantes, en 1703, ses fidèles se tournèrent encore plus vers les prêtres jansénistes.

L'hostilité à Rome grandit encore avec la proclamation de la Bulle Unigenitus en 1713, qui condamne formellement le jansénisme. Et quand, en 1723, un nouveau vicaire apostolique est nommé, les chanoines de la ville d'Utrecht le refusent. Ils se choisissent alors un évêque, Cornelius Steenoven. Pour que cette élection soit valide, ils le font consacrer par Dominique Marie Varlet. Cet évêque était le coadjuteur de Bossuet mais, accusé de jansénisme, il avait été consacré évêque "in partibus" de Babylone, c'est à dire poliment mais fermement condamné par Rome. Varlet s'était réfugié à Utrecht, parmi les jansénistes. En consacrant Mgr Steenoven, il place son épiscopat dans la "continuité apostolique", c'est-à-dire qu'il lui donne une certaine validité. Mais bien sûr, le pape condamne cette élection et excommunie le nouvel évêque et les fidèles qui le suivent.

C'est alors que l'Église de Hollande se divise : une partie des fidèles suit le nouvel évêque, une autre partie reste fidèle à Rome. Les jansénistes, bien sûr, se rangent du côté de Steenoven. Mais au cours du XVIIIe siècle, l'église d'Utrecht et les jansénistes restés en France perdent peu à peu le contact étroit qu'ils avaient au début.

À la mort de Steenoven, un nouvel évêque est élu. Puis plusieurs autres diocèses sont formés, avec des évêques qui se consacrent entre eux. À chaque consécration, le nouvel évêque envoie une lettre à Rome, demandant à être reconnu. À chaque fois, le pape répond par une excommunication.

Pendant la Révolution française, le principal rédacteur des Nouvelles Ecclésiastiques (le journal clandestin janséniste) trouve refuge à Utrecht. Mais il continue à faire parvenir en France son journal.

Les contacts entre l'Église d'Utrecht et les jansénistes est quasiment inexistant au début du XIXe siècle. Il faut dire que les français sont en pleine réorganisation, alors que les hollandais font face à de graves crises internes. Mais en 1836, l'abbé Grégoire se rend en Hollande avec Bonaventure Hureau (le supérieur des écoles jansénistes de Port-Royal) à Utrecht. Ils ont pour mission de renouer le contact.

En effet, du côté des jansénistes français, une question importante se pose : que faut-il faire, alors que la plupart des prêtres jansénisants du XVIIIe sont en train de mourir ? On ne trouve presque plus de prêtres n'ayant pas signé le Formulaire, refusant la Bulle Unigenitus ou réfractaires au Concordat. Tous les membres des divers groupes jansénistes sont donc confrontés, à court terme, à une perte des sacrements s'ils veulent rester hors des sentiers officiels de l'Église de Rome. On songe alors très sérieusement à faire venir de jeunes prêtres de Hollande, pour assurer le service ecclésiastique dans la droite ligne de Port-Royal.

Les efforts des uns et des autres ne permettent cependant pas de faire aboutir ce projet : le manque de vocations en Hollande, le peu de moyens financiers des français, et surtout les divergences au sein des jansénistes français, font que finalement aucun prêtre n'est envoyé. Selon les communautés, soit on rejoint discrètement et avec réticences l'Église (c'est généralement le cas des parisiens), soit on se tourne vers un fonctionnement communautaire dirigé par des laïcs et donc sans la plupart des sacrements (comme à Lyon, par exemple).

Mais le contact n'est jamais coupé. Les sœurs Sophie et Rachel Gillet, qui tiennent la bibliothèque de Port-Royal au milieu du XIXe siècle, ont une correspondance fournie avec Utrecht. De même, Wladimir Guettée a été un temps tenté de rejoindre cette église, avant de finalement basculer vers l'orthodoxie.

De son côté, l'Église d'Utrecht finit par sortir de ses dissensions internes dans les années 1850, avec l'évêque Van Santen, puis avec Mgr Kirsten. L'Église manque cependant cruellement d'argent. Des fonds de la Société de Port-Royal lui sont donc affectés, pour notamment entretenir un séminaire à Amersfoort et fournir des livres pour la bibliothèque.

Dans une lettre de Mgr Karsten (qui n'est alors que directeur du séminaire d'Amersfoort, en 1845) à Sophie Gillet, on voit que l'Église d'Utrecht compte alors 3 évêques, 30 prêtres, 25 séminaristes, pour environ 5000 fidèles (contre 1 million de catholiques romains et 1,5 million de protestants). C'est donc une petite Église.

Cela ne l'empêche pas de s'élever vigoureusement contre le dogme de l'Immaculée conception proclamé en 1854, contre le Syllabus de 1864 ou le concile Vatican I de 1870. L'Église d'Utrecht se rapproche alors d'autres mouvements, notamment allemands, qui refusent également cette évolution anti-moderniste de l'Église romaine. Ensemble, ils se regroupent à Munich en 1871.

Lors de cette rencontre de tous les mécontents de l'Église d'alors, l'évêque d'Utrecht, Mgr Loos, est accueilli comme le chef naturel de cette union. Auprès de lui, Hyacinthe Loyson, prêtre français récemment excommunié, va fonder l'Église vieille-catholique française (j'en parlerai une autre fois). Un théologien allemand, Ignaz von Döllingen, est également très influent.

Cette union d'Utrecht qui se forme entre toutes les églises vieilles-catholiques d'Europe occidentale va donner ensuite lieu à la création de multiples petits mouvements. En effet, les évêques vieux-catholiques ne sont pas toujours très regardants avec les ordinations. À la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, par souci de s'implanter partout, on sacre des évêques qui ensuite font évoluer leurs églises un peu comme ils le veulent. Une grande partie des petites églises européennes actuelles sont issues indirectement de l'Union d'Utrecht. Il faut bien se rendre compte de l'importance de la continuité apostolique pour la légitimité d'une Église : les évêques d'Utrechts étant les seuls dont la succession se rattache à un évêque validement consacré (Dominique Varlet), s'y rattacher est fondamental pour avoir une crédibilité.

De son côté, l'Église d'Utrecht évolue rapidement. Dès la fin du XIXe siècle, la langue vernaculaire est acceptée dans les offices. Au début du XXe siècle, le mariage des prêtres est progressivement accepté.

Aujourd'hui, l'Église d'Utrecht existe toujours. Elle est très minoritaire en Hollande, mais exerce une certaine attraction pour des catholiques en froid avec Rome.

Elle n'a plus vraiment de liens avec Port-Royal, même si elle continue de s'en réclamer et qu'elle possède, parmi son patrimoine, divers objets venus de Port-Royal avec les jansénistes du XVIIe siècle. Mais aux colloques sur le jansénisme, on voit parfois certains vieux-catholiques français, qui reprennent de l'intérêt pour Port-Royal.

5 commentaires:

Anonyme a dit…

Bonjour Adrienne

Je me permets de commenter ton article en tant que vieux catholique de l'Union d'Utrecht. Je souhaitais apporter mon vécu dans cette Eglise pour éclairer certains points de ton article.

D'une part il faut insister sur la différence essentielle entre les Eglises réunies dans l'Union d'Utrecht (présentes en Hollande où siège notre primat, en Allemagne, Suisse, Italie, Tchéquie, Autriche, Pologne et dans une moindre mesure en France, Suède et Danemark) et les petites églises dont tu parles qui sont des églises parallèles qui n'ont de vieux catholique que le nom.

En effet les Eglises vieilles catholiques de l'Union d'Utrecht sont des Eglises certaines minoritaires mais historiques, dont la validité des ordres et des sacrements est incontestable. Elles sont engagés dans les relations oecuméniques avec les autres confessions chrétiennes. Les vieux catholiques d'Utrecht sont en effet en pleine communion avec les Eglises anglicanes depuis 1931 (cf le dernier rassemblement anglican-vieux catholique à Fribourg en 2005 autour de l'archevêque de Canterbury et de Mgr Vercammen archevêque d'Utrecht), en communion de foi (même si ce n'est pas une communion pleine avec échange de clergé comme avec les anglicans) avec les orthodoxes, en dialogue fraternel intense avec l'Eglise romaine (Benoît XVI a accueilli au Vatican les évêques vieux-catholiques d'Utrecht pour mettre en oeuvre localement un travail pastoral commun) et en dialogue fécond avec les EGlises de la Réforme.

Les vieux catholiques d'Utrecht sont en outre co-fondateur du Conseil Oecuménique des Eglises.
En revanche, les petites Eglises dont tu parles, même si certaines se déclarent vieille catholiques, ne le sont pas. D'une part leurs ordres et sacrements ne sont reconnus valides par aucune Eglises de la catholicité historique et certaines ont même des dérives sectaires. Leurs évêques sont des aventuriers qui ont été ordonnés dans une lignée d'ecclesiastiques dont certains à l'origine étaient des évêques romains dissidents, des évêques anglicans ou vieux catholique d'Utrecht en effet. Un certain Vilatte dont se réclament beaucoup de ces Ecclesioles avait berné au second XIXème l'archevêque d'Utrecht pour recevoir l'ordination épiscopale. Puis il a rompu avec Utrecht sciemment. Dans tous les cas, les vieux catholiques d'Utrecht n'ont rien à voir avec ces ecclesioles qui fleurissent sur internet (Eglise gallicane, ste rita et j'en passe..)
Les personnes intéressés par cette question peuvent lire avec profit le livre intitulé "Les églises parallèles" aux éditions du Cerf écrit par Bernard Vignot, prêtre vieux catholique d'Utrecht ancien recteur pour la France des vieux catholiques d'Utrecht et aujourd'hui chanoine de la cathédrale anglicane de Paris (avenue George V)et curé en retraite de la paroisse vieille-catholique. Bernard Vignot décrit bien les différences entre les Eglise historiques et les Eglises parallèles aux tendances sectaires. Il participe à la commission Pastorale et Secte de l'archevêché catholique romain de Paris et connaît bien ce sujet.
pour finir, les vieux catholiques d'Utrecht en France ont aujourd'hui deux communautés une en Alsace et l'autre à Paris. Elles dépendent de la juridiction de Mgr Müller, évêque vieux catholique de Berne en Suisse.

Nous travaillons en commun avec les communautés francophones de l''Eglise anglicane pour promouvoir une autre conception du catholicisme. Notre attachement à Port Royal est encore présent grâce à notre ancien recteur, Bernard Vignot et des passionnés comme moi qui nous efforçons de revivifier nos racines et de les faire connaître par les chrétiens de notre communauté. Nous fêterons l'an prochain les 400 ans de la réforme de Port Royal et les 300 ans de sa destruction. Nous avons organisé une visite aux Champs en 2005. L'an prochain, nous avons le projet d' une visite du Paris janséniste avec une messe célébrée à l'église st Jacques du Haut Pas (Paris 5ème).

Port Royal marque notre vie de chrétien aujourd'hui par l'importance de la liberté de conscience à laquelle les vieux catholiques d'Utrecht sont attachés, par l'ecclesiologie épiscopo-synodale qui reprend le refus par Port-Royal de l'absolutisme pontifical. L'attachement à l'Eglise primitive et à un catholicisme revenu aux dogmes qui sont ceux de l'Eglise orthodoxe est un autre héritage également. Un certain nombre de prêtres et de laïcs vieux catholiques sont membres de la société des amis de Port Royal.J'ajoute qu'une communauté cistercienne, dite Ordre de Port Royal existe en Allemagne. Elle est placée sous la juridicition de l'évêque vieux catholique de Bonn.

Désolé pour ces commentaires plus longs que l'article d'origine !!

deux sites internet :

www.vieux-catholique-aksace.com

www.utrechter-union.org

à bientôt


Emmanuel

Nicod a dit…

Evêque in partibus de Babylone, ça fait rêver...

Serein a dit…

@Emmanuel : je me doutais bien que tu allais réagir...

C'est la fin du post qui te hérisse, si j'ai bien compris. Il ne s'agit pas, bien évidemment, de faire porter à l'Église d'Utrecht la responsabilité et la paternité des multiples petites églises du XXe siècle. Je tenais cependant à marquer la filiation qui a fait que, si ces églises ont pu naître et perdurer, c'est parce qu'elles ont "profité" de la filiation apostolique de l'Église d'Utrecht. On pourrait faire le même constat avec certains évêques traditionnalistes, qui ont sacré de nouveaux évêques (notamment en Asie et Amérique latine) sans toujours pouvoir les contrôler après.
@Nicod : effectivement, évêque de Babylone, ça peut faire rêver. En l'ocurrence, c'était quand même une jolie mise au placard...

Anonyme a dit…

Salut Adrienne

Je n'étais pas revenu sur ton blog voir si tu avais réagi. Rassure toi, je n'étais pas en colère !
Oui je crois que tu décris bien le phénomène dans ton commentaire à propos des évêques traditionnalistes...c'est d'ailleurs par eux que l'Eglise romaine se trouve bien souvent à l'origine, bien malgré elle, de lignées d' episcopi vagantes. Dans ces ecclesioles, ce qui compte en effet,c'est l'imposition magique et mécanique des mains qui selon eux, font les évêques. Or ils oublient l'existence d'une communauté ecclesiale porteuse de la Foi et de l'envoi en mission sans laquelle il ne peut y avoir de vrai succession apostolique.

merci pour ton dernier post. En effet on tombe en jansénisme...tu as raison de le souligner...Ton parcours est original. Ton maître de thèse c'est qui ? Une prof de Paris ? Mme M.J Michel ?

Anonyme a dit…

j'ai oublié de signer...c'est Emmanuel. Tu t'en serais douté..