dimanche 8 juin 2008

Un manuscrit intéressant au sujet de Port-Royal

Ce soir je ne traiterai pas un sujet particulier concernant le jansénisme. J'avais juste envie de vous faire partager un texte que j'aime beaucoup.

Il s'agit d'une copie effectuée en 1863 d'un texte plus ancien, datant certainement de la Révolution et plus précisément de la période précédent la vente de l'abbaye de Port-Royal des Champs comme bien national, en 1791. Le copiste (plutôt La, il doit s'agir d'une sœur Gillet) a soigneusement empêché toute identification de l'auteur initial. Et sans original entre les mains, je n'ai pas pu essayer de comparer des écritures, technique habituellement très utile pour retrouver des auteurs de textes anonymes.

Mais d'abord je vous laisse lire...

Retraite chrétienne projetée sur l’ancien sol de l’abbaye de Port-Royal des Champs

Parmi les société religieuses qui se sont distinguées par leurs lumières et par leur sainteté, Port-Royal, sans contredit tient un des premiers rangs ; et comme circonstance ne fut jamais plus favorable que celle qui se présente pour relever ces précieuses ruines, nous nous empressons d’inviter les disciples des grands hommes qui l’ont habité à se réunir afin d’acquérir cette terre sainte et y établir avec la plus grande économie une retraite propre à la sanctification et à la reconnaissance de l’amour et de l’étude des divines Ecritures qui ont fait l’aliment des pieux et savants solitaires de ce désert.



Le plan le plus simple de l’habitation est déjà tracé. M. XXX le communiquera avec zèle et recevra avec reconnaissance les souscriptions des dépenses indispensables pour l’acquisition du territoire dont la vente va être incessamment affichée, et la construction de la Chapelle et de la maison de Retraite. Ce nouveau plan est disposé de manière que la nouvelle chapelle occupera le chevet de l’ancienne Eglise, par cette distribution l’ancien temple pourra être rétabli quand on le jugera à propos. Les anciens murs de clôture, dont il sera aisé de retrouver la trace, seront relevés tels qu’ils étaient, et toutes les autres fondations intérieures conservées dans l’état où elles se trouvent actuellement, comme un monument digne des plus grandes réflexions, que les nouveaux solitaires auront continuellement devant les yeux en se promenant dans les jardins agrestes dont elles feront le principal ornement.



Des haies vives dessineront à l’œil le plan intérieur de cette célèbre abbaye, et toutes les parties vuides des bâtiments étant ornées diversement de différentes espèces d’arbres et arbustes combinées de plusieurs manières, promenoirs, labyrinthes, salles, oratoires, cabinets, parterres, vergers et potagers entremêlés naturellement des eaux qui les arrosent, tous ces objets, dis-je, occuperont singulièrement l’esprit et la vue par le sujet principal plein de moralité, et par l’effet pittoresque des différentes formes et des situations qui en rendront le site extrêmement varié. Ce travail est réservé pour fournir à l’imagination et au corps de l’exercice dans les moments de récréation, ne le perdant jamais de vue le strict nécessaire et la salubrité seront les seuls objets de dépense.



Nous ne devons songer dans cet instant qu’à acheter le terrain qui ne coûtera pas mille écus, et ensuite à bâtir la Chapelle, et six chambres seulement qui formeront le fond du corps de bâtiment projeté, se réservant à continuer les autres chambres et le mur de clôture à mesure que les solitaires fondateurs se présenteront.



Nous estimons que ces six chambres et la chapelle considérée par sa simplicité comme une grande salle, pourront coûter environ douze mille francs ; ainsi avec le terrain, cet objet pourra revenir à quinze ou dix sept mille livres.



Comme il y a tout lieu de croire que l’exemple d’une pareille société faite par des hommes animés du même esprit qui dirigeait les anciens Solitaires de Port Royal des Champs, sera imité par des femmes qui s’occupent sans cesse des pieux exercices des saintes Vierges qui ont honoré cette abbaye, leurs désirs pourront s’accomplir en acquérant la maison de Port-Royal de Paris, sitôt que la réunion des religieuses actuelles sera faite à quelque autre couvent moins important en territoire.


Ce texte me semble très intéressant à plusieurs titres :
- il envisage très sérieusement la résurrection de Port-Royal, le retour d'une communauté.
- cette communauté n'a plus nécessairement à prendre la forme d'une traditionnelle communauté religieuse. On envisage même d'occuper Port-Royal de Paris pour y installer une communauté féminine, une fois les religieuses parties.
- la communauté envisagée prend davantage la forme d'un phalanstère, résurgence des Solitaires du XVIIe siècle.
- Il y a un véritable plan de restauration du site, avec un point de vue très naturaliste, une volonté d'aménager le paysage pour accompagner la vie sociale.

Ce texte est pour moi un des premiers à mettre en application une véritable vision mythique de Port-Royal, à envisager une nouvelle vie pour ce lieu qui serait une réalisation d'un certain nombre de fantasmes liés à Port-Royal. Phalanstère, chaste mixité, vie dans la nature, isolement, retraite chrétienne. Je ne sais pas qui a écrit ce texte, même si je penche pour l'abbé Grégoire ou l'un de ses proches. Ce qui m'intéresserait, c'est de savoir si les acquéreurs de Port-Royal en 1791, Sébastien Rendu puis Marie-FrançoiseDesprez (Rendu a acheté Port-Royal pour son compte), ont eu connaissance de ce projet, et s'ils le connaissaient, dans quelle mesure ils ont agi pour le mettre en œuvre.

Grégoire et ses amis de la Société de philosophie chrétienne ont souvent choisi Port-Royal pour se réunir. Étaient-ils cette fameuse communauté de "solitaires fondateurs" dont on parle ici ? Pourquoi ce projet n'a-t'il pas abouti ? Pourquoi avoir rendu anonyme ce texte par la suite ?
Nombre de questions se posent. Il n'en reste pas moins que si je devais justifier de la réalité précoce d'une version mythique de Port-Royal, et d'une activité mémorielle tout aussi précoce et émanant directement des cercles les plus proches de la tradition janséniste, un de mes meilleurs exemples serait ce court texte, découvert un jour de recherches à la bibliothèque de Port-Royal.

2 commentaires:

Nicolas a dit…

Bonjour

C'est là un fort joli texte. Il me semble quand même qu'il doit être assez précoce puisqu'il évoque la possible réunion de PR de Paris à un autre monastère, donc avant la suppression des voeux de religion. J'imagine aussi qu'il est de peu postérieur aux travaux de la commission des réguliers qui ont envisagé (mais je ne sais plus si cela a été fait) la réunion de PR des Champs avec un autre monastère bénédictin (les religieuses avaient demandé le Val de Grâce, si tu veux le doc, je l'ai quelque part)
Par ailleurs, je tenais à te féliciter pour ton blog de très grande qualité.

Serein a dit…

Merci pour tes informations. Ça rendrait effectivement encore plus précoce que je ne le pensais ce texte... Courant 1790 sans doute.

Ce qui m'intéresse surtout, en fait, c'est de voir qu'il y a une vision mémorielle elle aussi très précoce, et que cette vision est adossée à un groupe, qui réfléchit et envisage des actions. Donc c'est assez différent de l'image qu'on a eue jusqu'à présent, d'un vide total avant Louis Silvy.

Merci pour ton commentaire sur le blog en général, ça me rappelle qu'il faudrait que je m'y remette sérieusement... On ne prend pas de vacances ! :-)