mardi 25 mars 2008

À la source... les sources

Je me rends compte qu'il est sans doute assez exotique pour un non historien de lire ce que je peux écrire ici sur ma thèse. Il serait peut-être temps que j'explique un tout petit peu à partir de quel matériau je travaille, et d'où je sors mes conclusions.

Quand on fait de la recherche en histoire, on a grosso modo deux solutions :
- soit on travaille sur un corpus défini, qu'on étudie à fond pour en tirer tout ce qu'il peut dire (par exemple une correspondance, ou un fond d'archives familiales)
- soit on part de son sujet et on cherche le maximum de sources ayant un rapport, quelles que soient ces sources.

La première option est assez sécurisante au début, permet de savoir où on va, mais comporte d'une part un risque de lassitude, d'autre part le risque d'être finalement déçu par le fonds étudié. Dans mon travail de maîtrise sur les manuels scolaires, j'étais typiquement dans ce cas-là, et franchement au bout d'un an, je trouvais que c'était un peu lassant de passer mes journées dans des manuels.

Pour ma thèse, j'ai donc pris l'option inverse. Mon sujet de recherche porte sur la mémoire de Port-Royal aux XIXe et début du XXe siècle. Suite à divers sondages dans des fonds d'archives et de longues heures de réflexion que je ne vais pas raconter ici, je suis partie du principe qu'une mémoire est une chose qui s'est construite progressivement, et qu'il est possible de retracer la formation de cette mémoire, de ce mythe qu'est devenu Port-Royal. Tout discours se construit, et ce sont des hommes qui le construisent. Il me fallait donc trouver des sources pour prouver mon postulat (ou l'infirmer, mais heureusement ce n'est pas le cas).

Mon idée est que la mémoire de Port-Royal est construite d'abord par les descendants des jansénistes, notamment les membres de la Société de Port-Royal, puis qu'elle se diffuse progressivement dans les milieux intellectuels et politiques, en se déformant, pour enfin devenir un "classique" de la mémoire nationale.

Les sources concernant le premier cercle (les derniers "jansénistes") sont les plus variées. J'ai déjà parlé des archives notariales, qui donnent à la fois de nombreuses informations sur le degré d'imprégnation janséniste des personnes et une bonne estimation de leur place dans les réseaux jansénistes. C'est un premier point.

Il y a également les archives de l'État-civil, qui permettent de reconstruire des généalogies, de re-tisser les liens familiaux nombreux entre "jansénistes". C'est un travail de fourmi, il faut aller chercher des heures durant le lien entre deux familles, ou entre personnes portant le même nom à 50 ans d'écart (exemple que j'ai eu : j'avais la conviction qu'il s'agissait de la même famille, sans arriver à le prouver autrement qu'en reconstruisant leur généalogie). Pour Paris, il faut en plus compter avec la perte d'environ un tiers des archives au moment de la Commune. La Loi de Murphy étant ce qu'elle est, il y a sans doute une part importante des actes que je cherchaient qui sont partis en fumée en 1871.

Je travaille également à partir des procès-verbaux de la Société de Port-Royal. Inscrits sur de gros registres noirs, ils retracent avec minutie toutes les réunions mensuelles de la Société de 1820 au milieu du XXe siècle. Là encore, il manque une petite dizaine d'années à cause de la Commune (un des membres de la Société avait pensé mettre à l'abri des risques de la guerre les archives jansénistes, en les cachant au Conseil d'État. Manque de chance, il a justement brûlé). Si ces PV sont assez dépourvus d'émotion et de vie, ils ont au moins le mérite de lister précisément les membres de la Société, leurs actions, et permettent de suivre la vie de la Société assez facilement sur le long terme. Il faut bien garder à l'esprit cependant que c'est la face officielle de la Société, donc un recul est nécessaire.

Un autre type de source, le plus fascinant sans doute : les correspondances et mémoires. Ce sont les archives les plus vivantes, les plus riches d'informations, mais sans doute les plus difficiles à traiter. Déjà parce que celui qui écrit une lettre ne pense jamais à l'historien qui va la lire 200 ans plus tard : il parle par allusions, a tendance à sauter du coq à l'âne, ne prend pas la peine de rappeler ce qui a pu être dit oralement avant, et a une fâcheuse tendance à perdre la moitié de ses lettres (mode humour, bien sûr ;-). Donc on reste souvent sur sa faim, mais on apprend mille choses sur les relations entre les gens, la vie quotidienne des auteurs, leur relation au monde et à Dieu etc...

Les sources administratives diverses sont également très importantes. J'ai trouvé par exemple des registres d'abonnés à un petit journal gallican au milieu du XIXe siècle : source riche pour reconstruire un réseau, situer géographiquement et parfois socialement les membres de ce réseau, voir celui-ci évoluer dans le temps, mesurer l'impact de ce journal etc... à croiser avec tout le reste, bien sûr. Dans les sources administratives, il y a également tout ce qui concerne les affaires financières des jansénistes. Ce sont des documents précieux pour connaître les actions des jansénistes et la puissance de tel ou tel membre du réseau.

L'étude de la mémoire de Port-Royal dans le monde intellectuel est beaucoup plus "froide". Si des contacts sont établis avec des membres des réseaux jansénistes, on peut travailler également sur les correspondances. C'est malheureusement assez rare. Il faut alors se pencher sur d'autres sources, principalement des journaux. La profusion de la presse du XIXe siècle rend cette étude assez aride, parce que pour une mention intéressante de Port-Royal, qui va pouvoir être étudiée, il y a des heures de recherches infructueuses.

Mais c'est à ce moment aussi que je me penche sur d'autres disciplines, et notamment la littérature. J'ai par exemple trouvé un livre passionnant, intitulé Stendhal ou la tentation janséniste, où un spécialiste de Stendhal retrace l'itinéraire intellectuel de Stendhal dans son rapport avec le jansénisme (relire Le Rouge et le Noir après cela est un pur enchantement).

J'étudie aussi les bulletins des sociétés savantes, les écrits des pédagogues de l'ère de Jules Ferry, les discours officiels, les commémorations diverses (mort de Racine, naissance de Pascal etc...) . Il y a toute une analyse sémantique à faire, tout un travail d'interprétation des textes, de décryptage des volontés non affichées de ceux qui, par exemple, célèbrent tel ou tel aspect d'une grande figure de Port-Royal.

Autre source, un peu plus anecdotique mais riche d'enseignements : l'étude des cartes de visites déposées à Port-Royal des Champs. Elles sont souvent accompagnées de petits mots où les visiteurs livrent leurs impressions, leur objectif en venant à Port-Royal. Coupler cela avec une étude (là encore) de leur origine géographique et de leur place dans la société permet de donner une certaine vision de la relation à Port-Royal. La correspondance des visiteurs avec les propriétaires de Port-Royal (avant ou après une visite) est également très riche.

La dernière partie de mon étude, qui concerne la vision de Port-Royal dans le grand public, est essentiellement faite à partir des manuels scolaires déjà étudiés. Mais elle se couple avec l'étude d'autres sources : les romans, fascicules, études, films, expositions consacrées à Port-Royal ou au jansénisme sont nombreux et méritent d'être étudiés. Ils livrent beaucoup sur la vision de leurs auteurs.
La fréquentation des visiteurs de Port-Royal est intéressante également. C'est un bon indice de la popularité du site et de sa mémoire, et sa fluctuation est à étudier.

Il y a encore de nombreux types de sources que je ne cite pas ici, parce qu'elles sont utilisées de façon plus ponctuelle. Mais je voulais montrer à quel point une étude, si elle veut être complète, doit faire intervenir le maximum de sources possibles. C'est une façon d'aborder le problème par tous les côtés à la fois. Il faut avouer que c'est parfois inconfortable, d'une part à cause de la profusion de sources à étudier, qui donne souvent l'impression d'être submergée et de partir dans tous les sens, d'autre part à cause de l'imprévu constant qui règne. En effet, ne pas se limiter à un corpus prédéfini amène parfois à être bousculé dans son raisonnement, à trouver une source contradictoire ou très riche qui change des conclusions en passe d'être validées. C'est le jeu, on peut se retrouver embarqué assez loin du point de départ. Il faut alors rester bien organisé, ne pas paniquer, ne pas tout remettre en cause, mais réfléchir calmement et reconsidérer tout son travail à l'aune des découvertes successives.

Heureusement, ma problématique de départ, si elle a été remaniée et parfois bousculée, n'est pas totalement anéantie par mes sources. J'ai de la chance, tout le monde n'en a pas. On peut aussi dire que j'ai eu du flair dans mes sondages (lors de mon DEA), mais cela ne fait pas tout. J'espère toujours ne pas me retrouver tout d'un coup dans une impasse parce qu'un document contredit tout ce que je pensais avant. Ça ne devrait plus arriver au point où j'en suis (je me suis enfin décidée à arrêter de chercher de nouvelles sources et à rédiger sérieusement), mais s'il vous plaît, croisez les doigts avec moi...

2 commentaires:

Dereckson a dit…

Très intéressant et instructif ce post.

Il permet de voir comment les historiens travaillent et comment, non, cela ne tombe pas du ciel.

On n'insistera jamais sur l'importance des sources.

Anonyme a dit…

Bonjour,

Au fil de quelques recherches virtuelles, je suis tombé sur ton blog après avoir consulté ton profil sur wikipedia... Comme je n'ai trouvé aucune adresse mail ni aucun nom, je me résigne à laisser un commentaire ici, même si en fait ce commentaire n'en est pas un.
En fait j'aurai quelques renseignements bibliographiques à te demander concernant certains aspect de port royal. Mon adresse mail est : yft (arobase) univ-lyon1.fr .
Ecris moi et je te dirai de quoi il retourne.

Merci d'avance!
Yannick