mercredi 15 juillet 2009

Lapsus... révélateurs ?


Comme je l'ai déjà raconté sur mon autre blog (le wikipédien), je suis actuellement en train de travailler à la mise en ligne du Dictionnaire de Trévoux sur Wikisource.

Dans les pages d'introduction, il y a l'inévitable page d'errata, qui sert à corriger les erreurs relevées après l'impression.

Comme je suis mauvaise langue et que je dois inconsciemment avoir besoin de rire un peu de nos amis jésuites, pour me concilier les mânes jansénistes, je vous livre ici quelques erreurs assez rigolotes...

« Idolâtrie. L’Idolâtrie a régné long-temps sur toute la face de la terres, lisez, sur presque toute. »

« Jésuites. La Société fut éteinte, anéantie, ajoutez, dans plusieurs Royaumes. »

« L’Idolâtre & le Mahométan est plus fidèle observateur de la Religion que le Chrétien, lis. de sa Religion »

« Il n’y a point de justice entre Dieu & les hommes, parce qu’il ne leur doit rien, supprimer cette proposition. » ( hi hi hi )

« Art. Moment. Il y a des momens délicats où la vertu la plus éprouvée ne peut tenir, lis. ne tient qu’avec peine. »

« Les femmes ne s’occupent qu’au jeu, lis. la plupart des femmes. »

« Art. Opiniâtreté. L’opiniâtreté est le vice ordinaire des dévots, lisez, des faux dévots. »

C'est en ligne ici. Et les bonnes volontés sont bienvenues pour aider à la mise en ligne...






















lundi 29 juin 2009

Intrigue à Versailles : les convulsionnaires au château

Alors voilà. Comme je l'avais promis dans mon dernier post-éclair, j'ai lu le roman d'Adrien Goetz, Intrigue à Versailles.

Je ne vais pas dévoiler l'intrigue en entier, au cas où quelqu'un parmi mon honorable (et honoré !) lectorat aurait envie de le lire.

Juste dire rapidement que l'histoire se passe à Versailles, en 1999, quelques jours avant la tempête. Qu'on y croise des conservateurs, des journalistes, des hommes d'affaires, des mécènes. Qu'on y tue, qu'on y intrigue. Qu'au cœur de tout cela se trouve un groupe de convulsionnaires mystérieusement réchappé du XVIIIe siècle.

Dès qu'on m'a signalé ce roman, il y a maintenant plusieurs mois, je me suis dit vulgairement : merde. [Cher lecteur, habitué à la constante retenue et au charme littéraire de haute tenue de ce blog, je te prie de m'excuser, ça venait du fond du cœur. Et je t'épargne en n'utilisant pas un autre mot bien plus habituel dans mes contrées toulousaines... ;-)]

En achetant le livre il y a plusieurs semaines, après l'avoir feuilleté à la FNAC, je me suis redis la même chose.

En fermant ce livre il y a quelques jours, j'avoue que j'ai encore râlé.

Parce que voilà : certains qui me connaissent un peu savent que j'aime écrire. Et pas que des thèses, des mémoires ou des articles de Wikipédia. Et que j'écris, régulièrement, sans avoir sauté un pas autre que celui de la lecture par quelques personnes, ou des concours de nouvelles.

J'aime écrire, voilà. Jusqu'à présent je n'ai écrit que sur des sujets sans aucun rapport avec le jansénisme. Pourquoi cela ? D'abord parce que j'ai toujours un peu culpabilisé de prendre de temps en temps quelques heures pour écrire et que ces quelques heures ne soient pas consacrées à ma thèse, mais surtout parce que j'avais un autre projet : celui d'écrire un jour un véritable roman, mettant en scène un groupe de convulsionnaires mystérieusement réchappé du XVIIIe siècle. Ça ne vous rappelle rien ? Ah si tiens, c'est justement le thème du roman d'Adrien Goetz...

Donc voilà. Rien à dire de plus, le roman que je peaufinais en pensées (et un peu plus qu'en pensées) depuis bientôt 8 ans, je ne l'écrirai pas. L'idée était bonne, elle a été prise, c'est le genre de chose qu'on ne peut faire deux fois (les convulsionnaires, ça n'est pas comme l'Opus Dei, ça ne peut "servir" qu'une fois, en jouant sur l'effet de surprise).

Mais, cher lecteur, tu ne viens pas ici pour lire mes états d'âme, surtout quand je râle et fais la "mauvaise joueuse".

Je tresse donc quelques couronnes à Adrien Goetz, parce que j'ai bien aimé son roman :
Déjà, il est bien écrit et agréable à lire, ça n'est pas rien.
Ensuite, il est vif, enlevé, pas pesant pour deux sous. Autre point positif : quand on lit un roman ça n'est pas pour s'ennuyer.
Enfin, il est bien documenté. La bibliographie en fin de volume contient à peu près tout ce qu'une personne voulant lire sur les convulsionnaires doit lire. Il a rajouté quelques ouvrages plus généraux sur le jansénisme, bien adaptés à son sujet, c'est parfait.
L'intrigue est intéressante, un peu tirée par les cheveux mais c'est de bonne guerre et je trouve que ça tient la route, romanesquement parlant.
Très peu d'erreurs historiques, tout au plus une certaine exagération de certains faits, mais c'est le charme de la fiction.

Bref, c'est du bon.

Quelques critiques peut-être, quand même ?
J'ai trouvé que le côté spirituel des convulsionnaires n'était pas assez marqué, qu'on ne voyait pas vraiment la profondeur théologique du mouvement. Il y a également un gros "trou" dans sa filiation, au XIXe siècle. Mais bon, c'est de ma faute aussi, je n'avais qu'à finir ma thèse avant, ça aurait peut-être aidé un peu à combler le trou.

Je trouve, plus globalement, que les convulsionnaires sont utilisés un peu trop comme un groupe de "méchants sectaires" sans que leur spécificité (hors séances de "secours") ne soit véritablement utilisée, c'est dommage.

Mais au final le roman est bien, et j'ai pris plaisir à le lire et à avoir la chance, au fil de la lecture, de comprendre réellement ce que dit l'auteur quand il parle des convulsionnaires. De savoir parfois, exactement, d'où il avait tiré son information.
Un peu comme dans le film de Vincent Dieutre, Fragments sur la Grâce, où j'avais ce sentiment de connivence en le voyant filmer, sans rien expliquer, Saint Jacques du Haut Pas ou la bibliothèque de Port-Royal.

Une sorte de complicité de connaisseurs, en fait.

Pour Intrigue à Versailles, ce sentiment de connivence était augmenté d'un autre détail : mon trisaïeul était conservateur du château de Versailles à la fin du XIXe siècle et au début du XXe (il en parle d'ailleurs brièvement dans son livre). Pour moi, Versailles est certes un lieu historique fondamental, mais c'est aussi un endroit où ma grand-mère a joué petite, où ma famille a été, un jour, chez elle, comme l'héroïne d'Adrien Goetz est chez elle à Versailles. C'est donc un lieu familier pour moi, même si je ne connais que trop peu ce château.

J'ai donc lu ce roman avec une impression de connivence constante, mêlée (je l'avoue) d'une pointe de jalousie. Je vous invite à le lire également, ou si c'est déjà fait à donner vos avis sur ce livre.

Et je remarque que ça fait deux fois en un an que sortent (et sont remarqués) deux romans traitant du jansénisme... avec Le Désert de la grâce et Intrigue à Versailles, le jansénisme ressort comme thème romanesque.
C'était le cas également au début du XXe siècle, mais le sujet était alors traité totalement différemment. Dans le cadre de mon étude de la mémoire de Port-Royal, j'ai lu plusieurs de ces romans traitant du sujet, et la vision est vraiment différente.
Mais si j'avais besoin de confirmer encore que Port-Royal et le jansénisme, dans leur ensemble, portent encore une image particulière et lourde de sens, cette mise en roman régulière en serait un argument de plus.

dimanche 7 juin 2009

Il y a quelqu'un ?


Ce blog... un désert depuis des mois.

Plusieurs raisons à cela : une vie professionnelle prenante, un déménagement il y a deux mois, un manque de temps total pour travailler sur ma thèse, et surtout de nouvelles fonctions au sein de Wikimédia France qui me prennent tout mon temps libre ou presque.

Je suis désolée pour les rares lecteurs qui prenaient plaisir à venir lire mes petites aventures. J'espère pouvoir prendre un peu de temps un de ces jours pour venir encore vous raconter des histoires.

Tiens, la prochaine fois je sais déjà de quoi je parlerai : du livre d'Adrien Goetz, Intrigue à Versailles, qui met apparemment en scène des convulsionnaires. Je l'ai acheté il y a deux semaines, et dès que j'ai fini mon livre actuel je le lis. J'ai une certaine appréhension, car j'ai l'impression qu'il m'a "piqué" une idée que j'avais depuis des années... goujat ;-)

Voilà. J'ai donné la raison de mon absence, je vous fixe rendez-vous pour dans quelques temps, et j'ai regardé pour une fois les statistiques de consultation du blog : en moyenne, près de 300 visites par mois, alors que je n'ai rien écrit depuis janvier. Je n'en reviens pas.

Mais qu'est-ce que vous venez donc chercher ici ?

mardi 20 janvier 2009

Toiles d'araignées



Dans mes bonnes résolutions pour 2009, pour une fois je n'ai pas promis d'arrêter de fumer, de me coucher tard ou autres choses traditionnelles que de toutes façons je ne tiens jamais.

Non, pour 2009, comme pour l'instant je suis plutôt tranquille sur le plan professionnel (plus de travail à chercher sans relâche), je me suis décidée à reprendre très sérieusement ma thèse.
C'est à dire me consacrer des plages de temps obligatoires le soir pour travailler, sans négliger mes autres plaisirs (les amis, Wikipédia etc) mais en m'or-ga-ni-sant (on ne rit pas au fond de la salle s'il vous plaît !)

Bref, depuis deux semaines je suis donc plongée dans mes réseaux jansénistes, pour mettre en évidence les mutations dans la Société de Port-Royal au cours du XIXe siècle.

Comme j'ai envie de faire des choses visuelles, sachant que ça sera plus facile ensuite de commenter des schémas, je me suis mise à bidouiller des logiciels pour "placer" mes jansénistes au bon endroit.

Ça donne des choses comme ça













Ou encore des "machins" comme ça





Finalement c'est assez complexe, comme travail. Pour l'instant je m'astreint à une très grande rigueur : je ne crée des "liens" entre deux personnes que quand j'ai la certitude écrite qu'ils ont été en lien (en général je fonctionne avec les correspondances, quand A écrit à B je fais un lien entre A et B, quand A dit à B qu'il a vu C je fais un lien entre A, B et C).
En même temps parfois je sais qu'il y a eu liens (A et B appartiennent à la Société de Port-Royal par exemple) mais je n'ai pas de traces. Que faire ? Cela complique mon exposé de ne pas pouvoir faire de lien, mais je n'ose pas affirmer des liens quand je ne sais pas de quelle nature ils étaient.

Ce qui est certain, c'est que :
- le jansénisme est une affaire de famille, de parentèle, de réseau de proches
- il y a clairement des "chefs" de réseaux, qui peuvent assez bien se détacher des autres
- ces chefs de réseaux sont en lien avec les jansénistes de toute la France, Paris n'est pas totalement isolé de la province.

Pour l'instant je n'ai pas encore réussi à produire un schéma clair et exhaustif de tous mes noms. J'espère réussir à mettre en évidence la richesse des réseaux jansénistes, qui sont à la fois d'une extrême simplicité (familles, liens épistolaires etc) et d'une grande complexité à mettre en valeur par les lacunes importantes des sources.


mercredi 31 décembre 2008

Bonne année...

Un petit message pour souhaiter à tous les lecteurs de ce blog une excellente année 2009.

C'est aussi l'occasion pour moi de fêter le premier anniversaire de ce blog.

Un an de petites ou de plus grandes histoires sur Port-Royal et ses fidèles, un an de réflexions qui sont parfois allées bien au-delà du jansénisme.

Un an où j'ai apprécié de raconter un peu ce qui fait mon quotidien (ou presque) depuis des années.

Un an à apprécier la chaleur des commentaires, leur intelligence (souvent), leur intérêt.

Un an à me demander si j'explique bien, si j'arrive à donner vie à "mes" jansénistes, si c'est bien de le faire, et si je le fais bien.

Un an à m'étonner constamment du nombre de lecteurs égarés sur ces pages : 3400 visites, près de 5500 pages vues, 1700 visiteurs uniques, une moyenne de deux minutes passées sur le site par visite, 49 pays différents, c'est aussi ça, les Sereinades.
Jamais je n'ai cherché à faire de la pub ou à faire augmenter le trafic de ce blog, mais je suis bien obligée de constater qu'Internet est ainsi fait que les sujets les plus obscurs trouvent des lecteurs fidèles. Cela m'étonne, me ravit, et me pousse à écrire le mieux possible.

Un an, aussi, à me dire que je n'écris pas assez... un an à chercher le temps nécessaire pour aborder en profondeur les sujets que je veux évoquer.

À présent c'est à vous, lecteurs que je connais ou que je ne connais pas, de vous exprimer : qu'aimeriez-vous que je fasse ? Comment voyez vous ce blog ? Répond-il à vos attentes ? Pourquoi êtes-vous tombés dessus (et comment !) ? Quel bilan tirez-vous de cette année de lecture (pour les fidèles) ?

Bref, entre une coupe de champagne et un chocolat, n'hésitez pas à donner votre avis, vous exprimer sans réserves, et m'aider à progresser. Je n'écris pas pour moi, j'écris pour vous, alors autant vous satisfaire !

Bonne année à tous, et à très bientôt.

lundi 15 décembre 2008

Google Books : un "géant" vu comme un danger ou une opportunité

J'ai longuement hésité à écrire ce billet ici ou sur mon blog "Wikipédien", parce qu'il croise typiquement ma vie wikipédienne et ma vie d'historienne. Finalement, comme je crois que mes lectorats ne sont que partiellement en intersection, je le publie sur les deux blogs.

Donc, GoogleBooks. Les wikipédiens le connaissent bien, les autres peut-être un peu moins. C'est un service de Google qui numérise à tour de bras des livres, les mettant sur internet en mode image, intégralement ou partiellement (cela dépend essentiellement du droit d'auteur). La recherche in texte par moteur de recherche est possible, la qualité des scans inégale mais globalement satisfaisante, l'offre augmente de jours en jours, et cela est bien pratique.

Je me sers souvent de GoogleBooks, soit pour avoir accès à des livres anciens (c'est dur d'habiter la "province" et d'être loin des riches bibliothèques parisiennes !), soit - sur Wikipédia - pour rechercher des copyvios.

Or, depuis l'épisode Wikigrill (voir mon billet consacré au sujet), je regarde régulièrement le site de ce magazine (Booksmag). J'ai même déboursé 3 euros pour acheter l'exemplaire papier tout à l'heure, et voir un peu de quoi il s'agit.
Sur Booksmag.fr, il y a eu dernièrement deux articles intéressants consacrés à GoogleBooks, et surtout intéressants par leurs contradictions.

L'un est une longue interview de Robert Darnton, éminent historien américain et directeur du réseau des bibliothèques d'Harvard (excusez du peu !), intitulée "L'initative Google signe une étape dans la démocratisation du savoir". L'autre est un billet d'humeur de Jean-Claude Guédon, professeur de littérature comparée à l'université de Montréal et (si j'ai bien compris) historien des sciences, qui titre "Google Books : le vrai piège".

Que disent-ils ?

- Robert Darnton se réjouit de la numérisation par Google, restant extrêmement prudent face aux lacunes bibliographiques de l'outil, mais se réjouissant de ce que "Le moteur de recherche de Google va mettre le savoir accumulé dans les livres à la portée de tout un chacun ou, du moins, de toute la population du monde qui dispose d’un accès à Internet." Il prend une posture d'ouverture et de volonté de diffusion du savoir : "Je crois profondément à la démocratisation du savoir. (...) Étant à la tête de la plus grande bibliothèque universitaire du monde, je suis favorable à la numérisation complète de tous les livres portant sur des sujets d’intérêt général et à la mise en ligne progressive, à titre gratuit, de tous les livres de nos collections dont le contenu est tombé dans le domaine public.".

Soulignant qu'Harvard a été la première université à signer un partenariat avec Google, il estime que "C’est un pas tangible vers l’instauration d’une république des lettres, et d’une citoyenneté universelle au sein de cette république.".

Il estime que la critique de Google par Jean-Noël Jeanneney se conçoit si elle débouche sur une marche pluraliste vers la numérisation des livres, tout en considérant qu'il y a certainement un peu "d’antiaméricanisme, même si Jeanneney connaît bien les États-Unis et n’est nullement un anti-américain primaire.".

Il considère que les limites du projet de numérisation de Google se heurte principalement aux deux écueils que sont :
- sur la quantité, le problèmes des droits d'auteurs (qu'il qualifie ainsi : "La propriété littéraire, dont les règles sont certes parfois archaïques, est un obstacle majeur à une numérisation totale.")
- sur la qualité, le problème des multiples éditions de livres, surtout pour les XVIIe et XVIIIe siècles (les éditions sont parfois différentes), et l'absence de bibliographes au sein du projet Google.

Mais globalement, il estime que c'est un projet très intéressant, et qu'il ne tuera pas le livre, pas plus que la télévision n'a tuée la radio, ni l'imprimerie l'écrit manuscrit.

- Jean-Claude Guédon, lui, s'attache à un aspect particulier de Google Books pour faire part de sa désapprobation du projet. Il s'attaque au problème de la recherche dans le texte, expliquant qu'il a sans problème trouvé un exemplaire complet de Madame Bovary sur Google Books, qu'il y a fait une recherche in texte, mais que lorsqu'il a téléchargé le livre dans son disque dur il ne peut plus faire cette recherche. Forcément, puisqu'il télécharge le pdf du scan de l'image, et non le texte proprement dit.

Il en déduit donc que Google est en train " de monopoliser tout le champ algorithmique en train de croître autour des documents numérisés", qu'il cherche à "devenir le système d'exploitation dominant, voire unique, de cette algorithmique." Que si on ne passe pas par Google, on ne peut que rester au XXe siècle et au livre papier.

Ce que ce monsieur semble ignorer, c'est que Gallica, le site de numérisations de la BNF, procède exactement de la même façon (à ces inconvénients près qu'on ne peut quasiment jamais faire de recherche dans le texte, que les scans sont pourris la plupart du temps et qu'il n'est pas indexé par les moteurs de recherche). Donc Gallica est également une entreprise de domination du monde ? Mon Dieu, mais quelle horreur !

Du coup, charitable, je suis allée lui indiquer que sur Wikisource il pouvait trouver un fichier texte de Madame Bovary, totalement libre, sans aliénation algorithmique, et où il pourra faire toutes les recherches qu'il veut, même en téléchargeant le texte (puisque c'est du texte et non de l'image).


Que retenir de ces deux textes ? D'une part l'ouverture, de l'autre la crispation. D'un côté la curiosité d'un universitaire connu pour ses travaux importants sur le XVIIIe siècle (ce n'est pas un geek, tout étudiant en histoire a lu Darnton), qui se réjouit que davantage de monde - et en premier lieu les chercheurs - puisse avoir accès aux livres anciens, de l'autre un universitaire qui s'étonne d'une chose somme toute logique (on ne fait pas de recherche in texte dans une image) et en tire des conclusions alarmistes sur la domination de Google.
C'est bien simple, avant de voir la présentation de M. Guédon, j'ai cru que c'était un intellectuel français ;-) L'esprit étroit de nos chères élites a-t-il donc contaminé le Canada ? Diantre, tout est perdu alors...

Bref, je préfère avoir tort avec Darnton que raison avec Guédon (ou plutôt, je préfère être optimiste avec Darnton que parano avec Guédon), moi aussi je me réjouis d'avoir des textes disponibles, je n'en suis pas pour autant un suppôt de Google et j'aime lire des vrais livres en papier.
Et si je peux résoudre l'impossible casse-tête de faire ma thèse tout en bossant jusqu'à 17h, puis en m'occupant de mes enfants, et faire avec une bibliothèque municipale certes riche mais qui ferme tôt, ne prête pas ses livres et est fermée le dimanche, en trouvant quelques livres sur Google Books, Gallica et Wikisource, et bien je m'estimerai heureuse. Tout le monde n'est pas solitaire, oisif et parisien.

mardi 2 décembre 2008

Jansénisme et marketing, pour une autre valorisation de sa thèse...

Ce titre est un petit clin d'œil au brillant ouvrage de Monique Cottret, "Jansénisme et Lumières, pour un autre XVIIIe siècle" (1998).
Jansénisme et marketing, donc... une association étrange et surprenante, qui (je l'espère) aiguise la curiosité de mes lecteurs ! Pourquoi faire un billet associant ces deux notions si éloignées l'une de l'autre ?

Tout simplement parce que, depuis maintenant un mois et demi, je travaille dans le marketing. Les nécessités de la vie étant ce qu'elles sont, et me trouvant de facto un peu "hors-course" pour une carrière universitaire, j'ai cherché longtemps du travail et me suis trouvée, un peu par hasard (je vous passe les détails), embauchée comme assistante marketing dans une PME toulousaine spécialisée dans le matériel informatique.

Mais alors, quel rapport avec le jansénisme, me direz-vous avec raison ?

Et bien, aussi curieux que cela puisse paraître, mes (longues) études d'histoire, et tout spécialement mes recherches, et encore plus nettement les méthodologies que je mets en œuvre dans ma thèse, me sont utiles dans mon nouvel emploi et me permettent d'être à l'aise dans ce travail en réduisant largement la période d'adaptation et d'apprentissage du métier.

J'explique un peu ce que je fais lors de mon travail : il s'agit de définir quel peut être le marché que mon entreprise peut atteindre. Elle se dirige vers un nouveau service, encore peu développé, et cherche à toucher des clients (principalement ce qu'on appelle des "grands comptes", c'est-à-dire de très grosses entreprises, ou des entreprises très dynamiques dans notre secteur, i.e l'informatique).

Pour cela, il faut prospecter, analyser les prospections, définir les secteurs à potentiel, adapter ensuite le discours à chaque secteur, et repartir dans une prospection plus fine.
Or, dans mon travail de recherche sur les réseaux jansénistes (j'en ai déjà parlé dans ce blog), mon travail a été de faire des sondages sur les jansénistes (chercher où ils peuvent être), anayser les particularités de chaque type de mini-réseau, définir les principaux types de réseaux, adapter ma recherche à chaque type, et repartir ensuite dans une recherche plus fine, adaptée et systématique, de chaque type de réseau.

Vous voyez le rapport ? En fait, prospecter dans les archives à la recherche des jansénistes, ou prospecter des clients dans un service de marketing, finalement ça n'est pas très différent. Juste une petite différence de discours, un objet différent. Et puis là, je parle à mon sujet, j'interroge les potentiels clients, au lieu de lire les archives.

Quand je passais mes journées aux archives nationales, faisant des sondages dans les cartons d'archives de notaires, repérant des indices de "jansénistes", puis épluchant systématiquement les études semblant être des "nids" à jansénistes, finalement je faisais la même chose qu'aujourd'hui.

De même que j'ai parfois dû explorer des réseaux jansénistes que je ne soupçonnais pas, de même je découvre aujourd'hui des secteurs auxquels personne n'avait jamais pensé s'attaquer dans mon entreprise.

Et puis il y a, au-delà de la prospection et de la définition du marché, tout un travail d'analyse et de vision globale de l'entreprise, de son fonctionnement, de ses potentialités. Chercher en permanence à avoir une vision d'ensemble à la fois du marché et de ce qu'on peut faire pour le toucher. Tout comme, il y a quelques temps, je cherchais à avoir une vision d'ensemble de mes réseaux jansénistes, je cherchais quels étaient les liens entre les gens, je cherchais comment les relier, adapter mes méthodes aux réalités de mes archives.

Je trouve énormément de points communs entre mon travail actuel et mes années de recherche universitaire. Apparemment, ma responsable trouve également que j'ai un état d'esprit qui correspond bien. Elle m'a interrogé sur ma thèse, m'en a fait parler longuement. Elle a compris, plus vite que bien des historiens ou autres littéraires, les tenants et aboutissants de mon travail. En a compris les points communs avec un travail de marketing. Jamais je ne me serais attendue à cela.

Quant à mon patron, autodidacte pur et dur mais à l'esprit profondément curieux et ouvert, il trouve cela très cocasse d'avoir une historienne au service marketing, et je lui suis extrêmement reconnaissante de me faire confiance pour assurer ce métier, alors que je n'ai absolument aucune qualification académique pour le faire.

Bon, revenons sur terre : ce n'est qu'un CDD pour l'instant. Une embauche plus durable dépend certes de mon travail, mais aussi de logiques financières qui ne sont pas de mon ressort. Quoiqu'il en soit, que je reste dans cette entreprise ou que je sois obligée de la quitter dans quelques mois, j'en tirerai la conclusion qu'on peut très bien travailler dans un secteur très éloigné de sa formation à partir du moment où on peut remettre en action des modes de pensée appris et pratiqués ailleurs.
J'aurai aussi abandonné quelques préjugés bien universitaires et bien littéraires vis-à-vis du marketing. Je voyais cela comme un gadget un peu malsain et artificiel, je me rends compte que c'est une discipline intelligente et stimulante, et bien plus profonde que je ne le pensais.

Une carrière dans le marketing ? Pourquoi pas. Il faut tout de même que je prenne le temps de finir ma thèse, et je regrette que les journées ne fassent que 24 heures... mais je la terminerai.



Un peu d'humour pour finir...
(photo-montage trouvé sur un forum Ubuntu, comme quoi on sait rire aussi chez les geeks ;-)

vendredi 7 novembre 2008

Manuels scolaires et discriminations : quand la HALDE veut modeler les consciences

Voilà un "post" polémique, et je l'assume. Je ne sais pas si mon avis est partagé ou totalement minoritaire, mais je n'aime pas quand des choses pour lesquelles je suis en profond désaccord se font sans que la société ne semble se poser la moindre question.

En écoutant les informations hier, j'entends que la HALDE (Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et pour l'Égalité) recommande de lutter contre les discriminations via les manuels scolaires.

La dépêche AFP qui parle de cette recommandation cite ainsi Louis Schweitzer, président de la HALDE : "Les manuels scolaires ne sont ni racistes ni sexistes, mais ils sont plutôt le reflet d'hier que le reflet de la société que nous voudrions voir dans l'avenir". Il ajoute ensuite : "il faut changer les représentations", en allant même "un peu au-delà de la réalité à un moment donné", afin de "donner une image en ligne avec l'ambition qu'on a pour la société".

Ces propos font suite à une étude des manuels scolaires, qui montre apparemment une image jugée trop traditionnelle de la société, où plutôt, si je comprends bien, une image trop réelle de la société : la femme a un statut socio-professionnel inférieur à l'homme, l'immigré est moins riche que le "natif", le handicapé est pauvre, etc. Pour la HALDE, ces représentations tendent à entretenir les situations de discrimination.

Pourquoi, me direz-vous, s'insurger contre les préconisations de la HALDE ? Celle-ci indique avec justesse que la question des discriminations est abordée en classe de 5e, lors des cours d'éducation civique. Pour avoir assuré ces cours, je confirme et me sens concernée, et même d'une certaine part "accusée" par la HALDE.
D'autre part, j'ai eu l'occasion de faire une étude assez approfondie de manuels scolaires lors de mon travail de maîtrise, analysant les discours de près de 200 manuels sur une période de 100 ans. Mon sujet n'était pas la discrimination mais le jansénisme, soit. Ceci dit, je pense avoir quelques lumières sur la problématique des discours véhiculés par les manuels scolaires.

Ces deux raisons font que je ne suis pas d'accord avec l'option que préconise la HALDE : faire avancer la société en prenant comme outil de propagande (dans le sens originel du mot : "action psychologique qui met en œuvre tous les moyens d'information pour propager une doctrine, créer un mouvement d'opinion et susciter une décision" selon le TLFI) les manuels scolaires, et donc par conséquent les enfants.

- L'utilisation des manuels comme outil de modelage des consciences me rappelle la IIIe république, où les instituteurs républicains avaient pour mission d'enraciner la République en "convertissant" les enfants contre leurs parents. Il faut voir les leçons d'histoire des manuels de la fin du XIXe siècle pour comprendre ce qu'est une propagande scolaire : manipulation et simplification à l'extrême des faits historiques, vision manichéenne de l'histoire, dénigrement de la monarchie et de l'Église, tout était bon pour arriver au but visé. Il me semblait qu'on avait un peu évolué, depuis. Apparemment non.

- De même que je suis contre les lois mémorielles (voir mon post du 9 octobre) parce que l'État n'a pas à imposer une vision de l'histoire, de même je suis opposée au principe même d'aller "au delà de la réalité" de la société pour faire progresser cette société, aussi louables en soient les buts. L'enseignant est là pour enseigner, pas pour faire progresser la société. Si celle-ci ne va pas "assez vite", ce n'est pas à l'enseignant d'en être responsable, mais à la société.

- Utiliser les enfants pour faire changer les idées me semble être une chose assez contestable sur le fond : l'enfant est influençable, il écoute son professeur et a tendance à considérer son propos comme incontestable, le professeur fait autorité. Cette autorité me paraît légitime pour la transmission des connaissances, mais je refuserais de l'exercer pour la transmission d'un discours autre que celui de la transmission des connaissances.

- Pour finir, les recommandations de la HALDE me semblent aller dans le mur : représenter les choses non pas telles qu'elles sont mais telles qu'elles devraient être, c'est accepter le travestissement des faits au nom d'une idée politique, et c'est risquer d'aboutir à un résultat contre-productif : si j'enseigne à mes élèves que les personnes handicapées souffrent de discriminations et que notre devoir de citoyens est de faire en sorte que la vie normale leur soit facilitée, si j'explique que l'environnement est mal adapté pour ces personnes, est-il plus intéressant pour soutenir mon discours d'enseignant d'avoir des illustrations montrant concrètement les problèmes rencontrés (escaliers infranchissables en fauteuil, trottoirs trop hauts, etc) ou une image toute belle-toute rose de personnes ne rencontrant pas le moindre problème ?
Quand on s'adresse à des grands enfants, je trouve qu'il est plus intéressant de partir de la réalité et qu'ils réfléchissent eux-mêmes, aidés par l'enseignant, à la manière dont les choses peuvent être améliorées, que de leur montrer l'image souhaitée en disant "c'est ça qu'on veut", en ignorant volontairement la réalité.
Je suis désolée, mais il y a encore de grandes différences de statuts sociaux entre l'homme et la femme, le "blanc" et l'immigré, le bien-portant et le handicapé, etc. Les gommer sur le papier, les nier, cela revient finalement à prendre le risque que nos enfants croient qu'il n'y a pas de problèmes (puisque ces problèmes n'apparaitront pas dans les manuels).

Ce qui me désole, c'est que les réactions à cette recommandation de la HALDE sont d'une unanimité affligeante : les éditeurs de manuels vont s'y plier. À ma connaissance, la HALDE a un pouvoir de proposition, de recommandation, elle peut proposer une loi, mais je ne savais pas qu'on devait dire Amen et obéir à la moindre de ses injonctions. Mais apparemment, la peur d'être politiquement incorrect est si forte, la volonté d'être progressiste si présente chez tout le monde, qu'il n'est même pas la peine de réfléchir à ce que peut dire la HALDE : elle a parlé, on obéit.

Et bien moi non. Et je suis contente de ne plus enseigner. Ce genre de choses m'aurait profondément énervé, comme toutes les injonctions faites par des gens qui visiblement n'ont pas conscience de ce qu'il se passe dans ce petit cocon qu'est une classe.

- actualisation quelques heures après : je viens de voir que l'Observatoire du communautarisme, groupe de réflexion sur la laïcité, les discriminations etc. a traité le sujet avec brio. Allez lire, ils ont eu l'étude exhaustive sous la main, ça a l'air de valoir le détour...

mardi 4 novembre 2008

Étonnant

Hier, l'article jansénisme de Wikipédia était en page d'accueil de l'encyclopédie en ligne.

Vu en moyenne 400 fois par jour habituellement, hier il a été vu 3700 fois environ. Impressionnant... Malgré tout cela, il n'y a eu que 5 modifications dessus, dont un vandalisme pipi-caca.

(oui je sais ce post n'a aucun intérêt en soi, mais je suis contente que 3700 personnes aient eu la curiosité d'aller voir ce que voulait dire ce mot, "jansénisme".)

jeudi 9 octobre 2008

Histoire et mémoire


Ce billet n'a pas grand chose à voir avec le jansénisme.

Mais comme je suis historienne de formation, comme l'histoire me concerne bien au delà du jansénisme, et comme j'aime réfléchir au rôle et à la manière dont on écrit l'histoire, je ne peux que vous inviter à aller lire un très intéressant entretien entre Claude Lanzmann et Pierre Nora sur les lois dites "mémorielles".

Claude Lanzmann est le réalisateur de Shoah, film culte sur le génocide juif, il est un des défenseurs les plus connus de la mémoire du génocide.
Pierre Nora est historien, un des plus brillants des historiens actuels à mon avis, et surtout un des acteurs majeurs de l'histoire de la mémoire. Avec Mona Ozouf, il a coordonné l'édition des Lieux de mémoire, 3 volumes magnifiques sur les points d'ancrage de la mémoire collective française. Pour moi, qui travaille sur la mémoire de Port-Royal, c'est un exemple.

Bref, pour en revenir au sujet initial, Claude Lanzmann et Pierre Nora s'entretiennent sur les lois mémorielles qui ont été votées depuis environ 20 ans en France et qui tentent d'encadrer la manière dont on doit penser, enseigner et commémorer un certain nombre d'évènements historiques.

L'entretien est là. Je pense qu'il est important, pour qui s'intéresse un peu à l'histoire dans son rapport avec la politique, avec la mémoire, avec notre vie quotidienne en somme, d'aller le lire.

Personnellement (mais c'est très personnel), je partage entièrement l'avis de Pierre Nora.

dimanche 28 septembre 2008

Retour de colloque


Ça y est, je suis rentrée. Le colloque est fini, chacun est rentré chez soi.

Que retenir de ces trois jours consacrés à Port-Royal et aux Églises d'Orient ? Plein de choses.

Les choses intellectuelles d'abord : trois jours de cogitation intense, de communications brillantes, de découvertes (pour moi et sans doute un peu pour tout le monde) sur la théologie, la littérature, la philosophie, l'histoire et l'esthétique. J'ai le cerveau plein de controverses théologiques sur la grâce, le filioque, la conciliarité et la place du pape, et autres choses qui semblent un peu arides comme ça, mais sont en fait passionnantes.

C'est fou comme les choses paraissent évidentes quand on les entend de la bouche de bons chercheurs, bons orateurs, gens intelligents qui savent faire comprendre les choses. Bon, j'avoue que parfois j'étais un peu "larguée" (notamment en philosophie) mais globalement, à la question "Port-Royal a-t-il quelque chose à voir avec les Églises d'Orient ?" je suis maintenant en mesure de répondre "oui", et même d'argumenter ! Incroyable, non ?
En fait, j'aime ces moments où se sent plus intelligent en écoutant les autres, où on a la sensation de faire très rapidement l'acquisition de tout un bagage, où les connexions se font naturellement dans l'esprit, où l'effervescence intellectuelle semble faire bouillonner les esprits (en tout cas le mien).

Vivement la publication des actes, je me replongerai dedans.

Humainement ensuite. Parce qu'un colloque c'est aussi ça, rencontrer des gens. Et les discussions en marge du colloque sont parfois aussi intéressantes que ce qu'on entend pendant les communications.
Pour commencer, ce qui m'a beaucoup plu était la diversité humaine, culturelle, religieuse. Petit inventaire... on avait "sous la main" nombre de français de culture catholique romaine, certes. Mais aussi : un prêtre orthodoxe russe, une prof russe proche des orthodoxes vieux-croyants, un japonais, deux italiens, un philosophe grec, des orthodoxes français convertis dont un archimandrite ancien moine cistercien, un jeune membre de l'Union d'Utrecht (donc vieux-catholique), un juif, des moines dominicains, un prêtre catholique, une vénérable historienne américaine etc. (j'ai dû en louper d'autres). Pas mal, non ? Les conversations étaient passionnantes et parfois passionnées. On baignait dans une ambiance assez drôle, pétrie d'accents divers à couper au couteau parfois, mais profondément enrichissante. J'ai vraiment beaucoup aimé cela, et cela change des autres colloques où on se retrouve plus "entre-soi".

C'est drôle comme ce colloque, où je finissais par aller en traînant un peu les pieds (surbookée, stress de la communication à faire, certain malaise à être à la fois dans la recherche et en même temps au point quasi-mort, en tous cas totalement hors-course universitaire), m'a plu.

Forcément, ça donne envie de me remettre à fond dans ma thèse. Si j'en trouve le temps... Et puis d'aller écrire un article bien sérieux sur Jacques Jubé sur Wikipédia, et de vous raconter plus légèrement sa vie ici ensuite.

Bref, les jansénistreries, finalement, c'est quand même bien !

vendredi 29 août 2008

Si si, je suis encore vivante !

J'ai honte quand je vois qu'il y a plus d'un mois et demi que je n'ai pas écrit de billet sur ce blog...

Outre les vacances, période où je me suis pas mal éloignée d'internet, mon absence s'explique par le fait que je prépare une intervention au colloque de septembre de la Société des Amis de Port-Royal.

Je parlerais bien ici de ce dont je vais parler là-bas, mais je ne sais pas si c'est très honnête. Et puis l'essentiel est quand même que je prépare mon intervention, il ne s'agirait pas que je sois indigne de ce qu'on attend de moi ! Et les autres intervenants étant nettement plus compétents et expérimentés, la petite jeunette que je suis stresse et peaufine son travail...

Pour vous mettre un peu l'eau à la bouche (ou pas), je dirai juste que je vais parler des rapports entre le jansénisme et l'orthodoxie russe. Principalement aux XVIIIe et XIXe siècle. Je sais, ça semble incongru, mais il y a des tas de choses à raconter.

Dès que je le pourrai, je vous raconterai ici l'incroyable vie de Jacques Jubé, prêtre janséniste parti en Russie en 1728 dans le but secret de réunir l'Eglise orthodoxe russe à la catholicité (rien que ça !).

En attendant, patience...

dimanche 8 juin 2008

Un manuscrit intéressant au sujet de Port-Royal

Ce soir je ne traiterai pas un sujet particulier concernant le jansénisme. J'avais juste envie de vous faire partager un texte que j'aime beaucoup.

Il s'agit d'une copie effectuée en 1863 d'un texte plus ancien, datant certainement de la Révolution et plus précisément de la période précédent la vente de l'abbaye de Port-Royal des Champs comme bien national, en 1791. Le copiste (plutôt La, il doit s'agir d'une sœur Gillet) a soigneusement empêché toute identification de l'auteur initial. Et sans original entre les mains, je n'ai pas pu essayer de comparer des écritures, technique habituellement très utile pour retrouver des auteurs de textes anonymes.

Mais d'abord je vous laisse lire...

Retraite chrétienne projetée sur l’ancien sol de l’abbaye de Port-Royal des Champs

Parmi les société religieuses qui se sont distinguées par leurs lumières et par leur sainteté, Port-Royal, sans contredit tient un des premiers rangs ; et comme circonstance ne fut jamais plus favorable que celle qui se présente pour relever ces précieuses ruines, nous nous empressons d’inviter les disciples des grands hommes qui l’ont habité à se réunir afin d’acquérir cette terre sainte et y établir avec la plus grande économie une retraite propre à la sanctification et à la reconnaissance de l’amour et de l’étude des divines Ecritures qui ont fait l’aliment des pieux et savants solitaires de ce désert.



Le plan le plus simple de l’habitation est déjà tracé. M. XXX le communiquera avec zèle et recevra avec reconnaissance les souscriptions des dépenses indispensables pour l’acquisition du territoire dont la vente va être incessamment affichée, et la construction de la Chapelle et de la maison de Retraite. Ce nouveau plan est disposé de manière que la nouvelle chapelle occupera le chevet de l’ancienne Eglise, par cette distribution l’ancien temple pourra être rétabli quand on le jugera à propos. Les anciens murs de clôture, dont il sera aisé de retrouver la trace, seront relevés tels qu’ils étaient, et toutes les autres fondations intérieures conservées dans l’état où elles se trouvent actuellement, comme un monument digne des plus grandes réflexions, que les nouveaux solitaires auront continuellement devant les yeux en se promenant dans les jardins agrestes dont elles feront le principal ornement.



Des haies vives dessineront à l’œil le plan intérieur de cette célèbre abbaye, et toutes les parties vuides des bâtiments étant ornées diversement de différentes espèces d’arbres et arbustes combinées de plusieurs manières, promenoirs, labyrinthes, salles, oratoires, cabinets, parterres, vergers et potagers entremêlés naturellement des eaux qui les arrosent, tous ces objets, dis-je, occuperont singulièrement l’esprit et la vue par le sujet principal plein de moralité, et par l’effet pittoresque des différentes formes et des situations qui en rendront le site extrêmement varié. Ce travail est réservé pour fournir à l’imagination et au corps de l’exercice dans les moments de récréation, ne le perdant jamais de vue le strict nécessaire et la salubrité seront les seuls objets de dépense.



Nous ne devons songer dans cet instant qu’à acheter le terrain qui ne coûtera pas mille écus, et ensuite à bâtir la Chapelle, et six chambres seulement qui formeront le fond du corps de bâtiment projeté, se réservant à continuer les autres chambres et le mur de clôture à mesure que les solitaires fondateurs se présenteront.



Nous estimons que ces six chambres et la chapelle considérée par sa simplicité comme une grande salle, pourront coûter environ douze mille francs ; ainsi avec le terrain, cet objet pourra revenir à quinze ou dix sept mille livres.



Comme il y a tout lieu de croire que l’exemple d’une pareille société faite par des hommes animés du même esprit qui dirigeait les anciens Solitaires de Port Royal des Champs, sera imité par des femmes qui s’occupent sans cesse des pieux exercices des saintes Vierges qui ont honoré cette abbaye, leurs désirs pourront s’accomplir en acquérant la maison de Port-Royal de Paris, sitôt que la réunion des religieuses actuelles sera faite à quelque autre couvent moins important en territoire.


Ce texte me semble très intéressant à plusieurs titres :
- il envisage très sérieusement la résurrection de Port-Royal, le retour d'une communauté.
- cette communauté n'a plus nécessairement à prendre la forme d'une traditionnelle communauté religieuse. On envisage même d'occuper Port-Royal de Paris pour y installer une communauté féminine, une fois les religieuses parties.
- la communauté envisagée prend davantage la forme d'un phalanstère, résurgence des Solitaires du XVIIe siècle.
- Il y a un véritable plan de restauration du site, avec un point de vue très naturaliste, une volonté d'aménager le paysage pour accompagner la vie sociale.

Ce texte est pour moi un des premiers à mettre en application une véritable vision mythique de Port-Royal, à envisager une nouvelle vie pour ce lieu qui serait une réalisation d'un certain nombre de fantasmes liés à Port-Royal. Phalanstère, chaste mixité, vie dans la nature, isolement, retraite chrétienne. Je ne sais pas qui a écrit ce texte, même si je penche pour l'abbé Grégoire ou l'un de ses proches. Ce qui m'intéresserait, c'est de savoir si les acquéreurs de Port-Royal en 1791, Sébastien Rendu puis Marie-FrançoiseDesprez (Rendu a acheté Port-Royal pour son compte), ont eu connaissance de ce projet, et s'ils le connaissaient, dans quelle mesure ils ont agi pour le mettre en œuvre.

Grégoire et ses amis de la Société de philosophie chrétienne ont souvent choisi Port-Royal pour se réunir. Étaient-ils cette fameuse communauté de "solitaires fondateurs" dont on parle ici ? Pourquoi ce projet n'a-t'il pas abouti ? Pourquoi avoir rendu anonyme ce texte par la suite ?
Nombre de questions se posent. Il n'en reste pas moins que si je devais justifier de la réalité précoce d'une version mythique de Port-Royal, et d'une activité mémorielle tout aussi précoce et émanant directement des cercles les plus proches de la tradition janséniste, un de mes meilleurs exemples serait ce court texte, découvert un jour de recherches à la bibliothèque de Port-Royal.

vendredi 23 mai 2008

Le jansénisme est-il responsable de la déchristianisation ?

Une des (nombreuses) idées reçues sur le jansénisme en fait un des facteurs principaux de la déchristianisation française. Ce raccourci extrêmement courant mérite à mon avis qu'on s'y attarde un tout petit peu.

Lorsque je travaillais sur les manuels scolaires (voir le post consacré à ce sujet), j'étudiais des manuels de l'enseignement privé catholique. Cette accusation de déchristianisation revenait souvent. Dans les ouvrages du XIXe siècle concernant le jansénisme, c'est également un lieu commun. Il est certain que c'est assez commode, notamment pour des auteurs ultramontains, de faire retomber sur les jansénistes la responsabilité d'un échec qui commence à devenir patent.

L'argumentaire classique est le suivant : la morale janséniste était si rigoureuse, la théologie de la grâce si désespérante (c'est le terme souvent employé), la pratique sacramentelle si exigeante, que cela a détourné les gens de la pratique religieuse puis de la foi.

On peut lire ainsi, à propos d'un ouvrage paru en 1876 : "Port-Royal est pour beaucoup dans les causes qui amenèrent au XVIIIe siècle la révolution sanglante qui épouvanta le monde. C'est ainsi que telle page de Nicole engendra telle page de Diderot; […] que la mort de Louis XVI avait été le résultat de la rancune janséniste, se vengeant avec usure de la mort d'Arnauld sur la majesté royale. […] Par sa morale outrée, il favorisa la licence des moeurs qui perdit le XVIIIe siècle, par ses dogmes inhumains il enfanta l'incrédulité, par sa révolte contre l'autorité ecclésiastique, il enseigna la révolte contre l'autorité civile."

En regardant les choses à première vue, cela pourrait paraître assez plausible et logique. Trop d'exigence tuerait la volonté et l'enthousiasme des croyants, surtout quand ceux-ci n'ont pas le bagage intellectuel suffisant pour comprendre l'origine de ce qu'on leur demande. En gros, les curés jansénistes auraient imposé des choses trop dures à leurs fidèles, qui les auraient alors abandonnés.

Seulement il y a des choses qui ne collent pas. D'une part, si certaines constatations confirment l'adéquation entre zones touchées par le jansénisme et zones touchées par la déchristianisation de manière précoce (par exemple le grand bassin parisien), cela ne se vérifie pas partout.

D'autre part, les curés jansénistes étaient plutôt mieux vus de leurs paroissiens que les autres. C'est assez flagrant dans les sources, il y a vraiment une image de "bon curé", qui associe à sa piété austère la charité et donne l'exemple à ses fidèles. On voit alors assez mal pourquoi ceux-ci se détacheraient de la pratique religieuse à cause de leur prêtre.

Enfin, le bassin parisien mis à part, les zones de forte jansénisation, et d'autant plus les zones de jansénisme convulsionnaire, sont de tradition des zones de contestation religieuse. La grande région lyonnaise, par exemple, qui regroupe la majeure partie des groupes convulsionnaires connus et étudiés, n'est pas novice en matière de rebellion religieuse. Les Vaudois du XIIe siècle sont partis de Lyon et se sont installés notamment en Provence. Ils partagent avec les jansénistes un goût de la pauvreté et de la rigueur, un désir de revenir à l'Église primitive, et la traduction en langue vulgaire des textes saints. Ils s'installent également dans les vallées alpines qui seront ensuite elles-aussi marquées par l'Œuvre des convulsions.

Dans le sud-est du Massif Central, où les convulsionnaires sont très présent, il est difficile de ne pas penser aux Camisards et autres prophètes cévenols . Géographiquement, on est tout près. Dans la pratique, l'appel au merveilleux, l'exagération, les prophéties et l'habitude du secret sont des éléments constitutifs des groupes convulsionnaires comme des groupes protestants du XVIIe siècle.

L'autre terre de convulsionnaires est le sud-ouest, et notamment la région toulousaine. C'est avec des pincettes que je tenterai une évocation des Cathares, déjà parce qu'on les met un peu trop à toutes les sauces à mon goût, mais aussi parce qu'on s'éloigne alors des idées jansénisantes, l'exigence de vertu et d'austérité étant le seul point commun qui leur reste. Je préfèrerais me rattacher au protestantisme, et notamment au calvinisme rigoureux qui marque la région.

Il ne faut pas croire que je fasse l'amalgame entre jansénistes et protestants, loin de là. Il y a une différence importante entre les deux. Mais ce qu'on peut constater, c'est que le Poitou mis à part, les grandes régions de rébellion religieuse récurrente sont des régions touchées par le jansénisme et notamment par sa composante la plus outrée, le mouvement des convulsionnaires. Si relation il doit y avoir entre jansénisme et déchristianisation, elle vient peut-être plus de là, d'une tradition de méfiance populaire vis-à-vis de l'autorité ecclésiastique plus que d'un rejet de la théologie morale janséniste.

Venons-en au Bassin parisien maintenant. Il est vrai qu'il se déchristianise rapidement, dès le XVIIIe siècle. Mais observons les causes traditionnellement avancées pour la déchristianisation. En tête vient l'exode rural et l'anonymat des villes, qui casse les habitudes et isole les personnes. C'est sans doute une des principales explications de la déchristianisation de la région parisienne. Les luttes religieuses, l'avancée plus rapide qu'ailleurs des idées philosophiques (par proximité de Paris) et la circulation des idées contestataires en général sont également des causes plausibles de la baisse de la foi religieuse. Là encore, la jansénisation dans son acception contestataire est peut-être davantage une conséquence de l'éloignement religieux qu'une cause.

Je ne souhaite pas dédouaner à tous prix le jansénisme d'une quelconque responsabilité dans la déchristianisation de la France. Ni le faire passer pour ce qu'il n'est pas, et encore moins suggérer des amalgames entre le jansénisme et d'autres mouvements religieux. Mais je constate. Et lorsque je constate, je vois des coïncidences géographiques intéressantes, des liens à creuser, des choses peut-être moins simples qu'on pourrait le croire. Mais ce ne sont que des conjectures, pas des certitudes.

lundi 12 mai 2008

Jansénisme et romantisme

Une des parties importantes de mon travail de recherche concerne la vision du jansénisme par les écrivains du XIXe siècle. Siècle des romantiques, siècle des causes passionnées et parfois désespérées, le XIXe siècle ne pouvait qu'avoir un œil attentif sur Port-Royal et le jansénisme.

Il y a bien sûr Sainte-Beuve et son gigantesque Port-Royal, qui écrase de sa masse historique et littéraire les autres écrits. Finalement, ce n'est pas ce qui m'intéresse le plus, parce que cette œuvre est tellement énorme et étudiée qu'elle a une place à part. C'est une sorte d'étalon incontournable qui sert de point de référence pour y comparer les autres écrits. Or c'est justement ce que je veux éviter : ne pas sous-estimer l'importance de Sainte-Beuve, mais mettre en lumière tous ces autres écrivains, et pas des moindres, qui ont eu d'une manière ou d'une autre à se pencher sur le jansénisme.

Les premiers à s'intéresser à Port-Royal sans y avoir de liens familiaux ou religieux sont les intellectuels du tout début du siècle. Qui se souvient aujourd'hui de Louis de Fontanes ou de Joseph Joubert ? Sans doute pas grand monde. Mais ces "honnêtes hommes", écrivant au milieu des bouleversements de la Révolution ou du Consulat, ont en référence la quiétude de Port-Royal. Ils lisent, avec leurs belles amies (comme Pauline de Beaumont, future maîtresse de Châteaubriand), les écrits de Pierre Nicole, les récits de l'histoire de Port-Royal. Ce n'est pas la théologie qui les intéresse, mais la vertu, la droiture, l'inflexibilité des jansénistes. L'obsession révolutionnaire de la pureté et de la vertu se marie finalement assez bien, chez ces modérés lettrés, avec le jansénisme. L'esprit janséniste est alors à la mode, et Pauline de Beaumont peut écrire à Joubert : "Il me semble que dans un chrétien je désirerais l'esprit janséniste et le cœur un peu moliniste".

Le jeune Chateaubriand, qui écrit en cette aube du XIXe siècle le Génie du christianisme, est proche aussi de ces lettrés attirés par le jansénisme. Par Fontanes il a fait connaissance d'Ambroise Rendu et de Philibert Guéneau de Mussy, deux jeunes et talentueux jansénistes qui allient esprit brillant et moralité parfaite. Avec eux, au Mercure de France et dans les salons parisiens, on cause jansénisme, on se dispute gentiment, on loue Nicole et Pascal, on discute des mérites des Provinciales. Ce qui est janséniste s'accorde assez bien avec le renouveau religieux du Consulat, où s'allient désir de moralité et religion sensualisante. Les jansénistes de la fin du XVIIe siècle sont donc préférés, pour leur approche plus morale que théologique. Chateaubriand n'est pas insensible à ce courant, et réussit le tour de force de faire entrer saint Augustin dans sa vision romantique de la vie : " Les Confessions de st Augustin ont du charme et une certaine tristesse toute particulière à leur auteur. Jusqu'à présent ce Père de l'Église n'a été considéré que comme un esprit brillant et délié ; cependant il est vrai qu'il abonde en traits de sentiments, en méditations tendres et profondes", écrit-il à la baronne Sophie de Krüdener, elle aussi fervente lectrice de Nicole.

Les précurseurs du romantisme ont donc non seulement un attrait intellectuel pour Port-Royal, mais ils en sont aussi rapprochés par leurs amitiés avec des jansénistes. C'est un double attachement qui se retrouve tout au long du siècle. Les références au jansénisme sont constantes en politique, en littérature etc... La politique de la Restauration y fait de fréquentes références, et des hommes comme Pierre-Paul Royer-Collard ou Lanjuinais sont publiquement qualifiés de jansénistes. Les références à l'Église de Hollande, les coups d'éclat périodiques de l'abbé Grégoire, éternel opposant politique, ou les tiraillements du clergé entre ultramontanisme et gallicanisme, tout concorde à faire du jansénisme une référence classique des écrits littéraires ou politiques. On se traite mutuellement de janséniste ou de moliniste à la Chambre, on qualifie un journal politique comme Le Constitutionnel de "janséniste", tandis que des hommes profondément marqués par une éducation janséniste tiennent les hauts postes de l'administration, notamment dans la médecine ou l'enseignement.

Stendhal, autre "monstre" romantique, est lui aussi proche de Port-Royal. Il fait de l'abbé Chélan, formateur de Julien Sorel dans le Rouge et le Noir, un curé janséniste typique du début du siècle. Gallican, intransigeant sur les choses de la religion mais infiniment humain et pédagogue. L'abbé Pirard, au séminaire de Besançon, est tout autant janséniste. Julien Sorel vit dans son séminaire les luttes du clergé de son temps, et Stendhal les présente à la manière janséniste : la mollesse, l'ignorance et la vulgarité sont du côté des ultramontains, l'exigence, l'intelligence et la hauteur de vue sont éminemment jansénisantes. Les récits du séminaire sont curieusement à rapprocher des mémoires de l'abbé Wladimir Guettée, qui décrit les mêmes choses pour son cas, à peu près à la même époque.

Ces quelques mots sont bien peu pour montrer à quel point le souvenir de Port-Royal est vivace dans la vie publique de la première moitié du XIXe siècle. Mais il faut surtout retenir qu'avant d'être objet d'histoire, Port-Royal et le jansénisme sont restés longtemps des sujets quotidiens, des références incontournables. Pendant que la société de Port-Royal continue à financer ses écoles jansénisantes et rachète Port-Royal, dans le monde on n'oublie pas, et on se construit petit à petit une image de Port-Royal et du jansénisme qui colle au siècle, qui permet de garder une référence au passé tout en l'inscrivant (avec des déformations) dans le présent.

jeudi 1 mai 2008

Vacances ? Presque...

Ça y est... le wikiconcours est terminé.

Ce fut sportif à la fin de la soirée, pour terminer les articles avant l'heure fatidique : 30 avril 23h59...

Mais ça y est. L'équipe 33 a "envoyé" deux articles en proposition AdQ (article de qualité): Jansénisme depuis une quinzaine de jours (on a atteint la vitesse de croisière, les modifications nécessaires ont été faites, pas de raison de voir tout être bouleversé d'ici les quinze prochains jours), et Convulsionnaires ce soir, où je pense qu'il y aura du travail à faire.

Un troisième article est proposé comme BA (bon article) : Robert Arnauld d'Andilly . Jolie biographie écrite à quatre mains entre Nicod et Rémi Mathis. Du beau boulot...

Et bien sûr, l'infatigable Archibald a corrigé, reformulé, scruté et amélioré ces articles. Une perle...

Que retenir de ces deux mois de concours ? D'abord un travail acharné. Oui, du travail. Ça ne se fait pas tout seul, de reprendre la biblio, la digérer, penser à son plan, écrire, trouver l'iconographie nécessaire. En comptant environ une heure de rédaction par jour (pour ma part), ça fait tout de même plus de 60 heures depuis le 1er mars. Le résultat vaut le coup, je pense, mais ça montre bien qu'il faut être rigoureux pour atteindre un niveau à peu près satisfaisant.

Corollaire de cet effort intellectuel : la nécessité du travail collaboratif. Les membres de l'équipe ont été géniaux. Toujours de bonne humeur, toujours prêts à relire, à aider, à revenir sur une formulation, une imprécision...

C'est un véritable bienfait de pouvoir écrire dans ces conditions. De savoir qu'on n'est pas seul, qu'un moment de découragement sera compensé par soit une amélioration faite par un autre, soit au moins une bonne séance de lecture de la page de discussion de l'équipe. Que de blagues, de bons mots et de bonne humeur ! Un réel plaisir, une vraie source de motivation.

Je suis absolument persuadée que si ce type de travail était plus fréquent sur Wikipédia, les contributeurs se lanceraient plus souvent dans la refonte ou la rédaction des gros articles de fond qui sont si souvent médiocres. Et l'ambiance générale de rédaction en serait améliorée. D'ailleurs j'ai l'impression que notre convivialité érudite a attiré d'autres contributeurs, qui venaient ça et là donner un avis, proposer une amélioration, corriger une erreur, enrichir un article...

Je ne sais pas si nous gagnerons un des prix du concours. Après tout, nous sommes tous assez grands pour ne pas courir après des hochets. Mais j'ai la satisfaction d'avoir donné, pendant deux mois, beaucoup de moi-même pour l'amélioration de Wikipédia, sans avoir la plupart du temps l'impression de me forcer. Ça, c'est vraiment bien.

Pour tempérer mon enthousiasme et "redescendre sur terre", je n'oublie pas cependant que nous avons laissé deux articles au bord de la route. Manque de temps, de sources, peut-être aussi que nous avions eu les yeux plus gros que le ventre ? Je n'oublie pas non plus que ces articles ne sont pas parfaits. Que les spécialistes du sujet y trouveront certainement à redire. Qu'il y a certainement des choses imparfaites, dans la forme comme dans le fond. Mais ma foi, nous aurons donné ce que nous pouvions, avec plaisir. Et Wikipédia est modifiable par tous, donc certainement les imperfections seront un jour corrigées.

Et maintenant ? Petit "break" de jansénisme pour quelques jours (je frise l'overdose), sans doute prochainement un portail sur le Jansénisme, afin de mieux organiser notre travail et mieux le présenter. Et puis un retour à la Révolution, qui a besoin d'une sérieuse reprise en mains. Et certainement encore plein d'articles, fondamentaux ou accessoires, de qualité ou pas, sans oublier de donner un peu de temps pour la chasse aux vandales de tout poil (en plus c'est reposant de courir après les vandales, pas besoin de trop réfléchir...)

Mais pas de break de Wikipédia. Mine de rien, je m'y sens très très bien.

vendredi 25 avril 2008

Le Désert de la grâce

Après un long moment de silence, je reviens ici...

J'ai l'occasion de lier une de mes dernières lectures avec un sujet dont je voulais parler depuis longtemps. Je viens de terminer la lecture d'un livre sorti à l'automne sur Port-Royal. Il s'agit d'un roman de Claude Pujade-Renaud, Le Désert de la grâce.

Je ne connaissais pas cet auteur, j'ai entendu parler de son livre par le "réseau" de port-royalistes. D'après ce que j'ai pu voir des autres romans de cette dame, elle s'intéresse particulièrement aux femmes. Et elle a eu l'excellente idée d'écrire un roman sur les femmes de Port-Royal. Un roman sur la fin de Port-Royal, plus précisément.

On y croise les demoiselles de Joncoux et de Théméricourt, patientes et infatigables collectrices et copistes des manuscrits sauvés de Port-Royal, Marie-Catherine Racine, fille du poète, Charlotte de Roannez, amie passionnée de Pascal, Magdeleine Hortemels et bien d'autres encore.

L'ambiance générale y est sombre. C'est la fin de Port-Royal, le scandale de la destruction, l'horreur des corps déterrés. C'est l'impression de fin d'un monde. Un roman gris et mélancolique, qui pousse à la réflexion tout en peignant avec finesse l'âme humaine et ses doutes. Un roman dont l'ambiance générale fait penser à ces tableaux hollandais où la finesse et la pénombre, où les tons ocres, gris et marrons donnent un certain vague à l'âme et plongent dans une réflexion mélancolique sur la vie.

Pour moi qui "fréquente" Port-Royal depuis maintenant quelques années, et spécialement le Port-Royal mort, le Port-Royal mythique des XVIIIe et XIXe siècles, ce livre est un petit bijou. Oh, certainement que les spécialistes y trouveront à redire sur l'exactitude historique ou l'interprétation qui est faite des pensées des port-royalistes, mais moi je me suis régalée.

Quel délice de voir vivre, évoluer, parler, penser des êtres qui sont tellement figés dans le passé ! Ces noms que je croise depuis des années, je les ai enfin vus incarnés, avec beaucoup de délicatesse et une justesse étonnante. Oui, vraiment, ce roman reflète à mon avis très bien l'ambiance à la fois triste et active des milieux port-royalistes après la fermeture et la destruction du monastère. Fatalisme et détermination, incompréhension et révolte, ces femmes cherchent par tous les moyens à faire vivre Port-Royal, par ses écrits, par ses images.

Et même si ce n'est qu'un roman, et qu'en réalité ces femmes n'aient pas du tout réagi comme ça, tant pis. Ça me convient très bien de les imaginer ainsi. J'ai besoin de voir incarnées toutes ces figures. D'ailleurs cela fait bien longtemps que j'ai, moi aussi, ma perception personnelle d'eux. Certains sont pour moi assez proches, quand je lis leurs textes, et surtout leurs écrits personnels, je les imagine parler. Ils ne sont pas toujours sympathiques, mais ce sont devenus des personnes, ce ne sont plus uniquement des noms sur du papier. J'imagine qu'il en est de même pour toutes les personnes qui se plongent dans les archives.

Et donc, cela me permet de rendre hommage à ces femmes passionnées et passionnantes qui gravitent autour de Port-Royal. J'avoue avoir un faible pour ces femmes qui ont donné leur temps, leur vie durant, au service de la mémoire de Port-Royal.

Françoise de Joncoux et Marie-Scholastique de Théméricourt, les copistes infatigables, si tenaces dans leur travail de compilation et de diffusion des écrits de Port-Royal.
Magdeleine Hortemels, la graveuse, qui fixe le quotidien des religieuses pour la postérité.
Marie-Françoise Desprez, qui rachète Port-Royal des Champs comme bien national sous la Révolution et en fait, à nouveau, un lieu de rencontres pour les intellectuels chrétiens de son temps, en pleine tourmente politique et religieuse.
Les sœurs Sophie et Rachel Gillet, gardiennes attentives de la bibliothèque de Port-Royal au XIXe siècle. Ces deux femmes décrites comme des vielles filles jalouses de leurs trésors par Augustin Gazier ont, avec une énergie admirable, conservé, enrichi, gardé, classé, les livres "sacrés" de la mémoire de Port-Royal. Comme mademoiselle de Joncoux en son temps, elles sont la plaque tournante des relations entre port-royalistes de France et de l'étranger.
Et Cécile Gazier enfin, la nièce en apparence effacée mais si vivante d'Augustin Gazier. Elle aussi a fait un travail de classement et de copie absolument incroyable. Disparue en pleine force de l'âge, elle est incontournable dans la vie port-royaliste du début du XXe siècle.

Je pense à ces femmes, jamais admises dans les cercles si masculins de port-royalistes, mais acharnées au travail. Si au XVIIIe siècle elles avaient un rôle reconnu, je suis parfois effarée du sort qui est réservé à madame Desprez, aux sœurs Gillet ou à Cécile Gazier dans les archives port-royalistes. Je ne vais pas faire du féminisme au rabais, mais vraiment, leur rôle est complètement sous-estimé.

C'est un des mérites du roman de Claude Pujade-Renaud que de faire ressortir ainsi quelques figures. Que les intraitables femmes de la famille Arnauld ne soient plus les seules reconnues dans le monde port-royaliste. Qu'on découvre un peu plus ces petites mains, humbles mais passionnées, qui ont permis en très grande part qu'on puisse aujourd'hui lire, travailler, découvrir et aimer Port-Royal et son univers.

-----------------
- Claude Pujade-Renaud, Le Désert de la grâce, Actes Sud, 2007.

lundi 7 avril 2008

Mais qu'est-ce que le jansénisme ?

En ce moment sur Wikipédia, nous sommes une petite équipe engagée dans le "wikiconcours" du printemps. Il s'agit, en deux mois, de prendre cinq articles autour d'un thème donné, et de les mener au meilleur niveau possible.

Un exercice plaisant, très utile pour l'encyclopédie, qui favorise le travail d'équipe et l'émulation. Dans notre équipe "janséniste", nous avons choisi de travailler sur les articles jansénisme (quand même, c'est la base), convulsionnaires de Saint-Médard (un sujet passionnant et fondamental), Simon Arnauld de Pomponne et Robert Arnauld d'Andilly (deux biographies de la "galaxie" Arnauld) et une gageure, Blaise Pascal (un vaste fourre-tout pour l'instant).

Cela explique en partie mon peu de présence sur ce blog en ce moment.

Or voilà que l'article Jansénisme commence à avoir un aspect correct. Il me semble qu'on arrive à une synthèse sans doute encore imparfaite, mais qui permettra au lecteur de base d'avoir un aperçu correct de la chose, avec une orientation bibliographique lui permettant d'aller plus loin. L'article imprimé fait 33 pages.

On en arrive donc au stade de la rédaction de l'introduction, qui doit pouvoir donner un aperçu extrêmement rapide du sujet, inciter le lecteur à aller plus loin sans pour autant être dans l'approximation. Et là se pose la question cruciale : comment définir en quelques mots ce qu'est le jansénisme ?

Est-ce une doctrine ? Non, il n'y a pas de corpus doctrinal défini et accepté par tous ceux qu'on appelle jansénistes.

Est-ce une hérésie ? Pour l'Église catholique, oui. Mais enfin, nous n'écrivons pas en prenant le point de vue de l'Église, donc ce mot ne convient pas. Et il y a plein de "jansénistes" qui sont morts en pleine communion avec l'Église.

Est-ce un courant théologique ? Peut-être. Mais comme le dit un des membres de notre équipe, un courant n'est pas grand chose, c'est même assez vague comme notion.

Alors je cherche dans mes livres...

Je relis l'introduction qu'Augustin Gazier fait pour son Histoire générale du mouvement janséniste : "L'ouvrage que je présente aujourd'hui au public n'est pas une histoire du jansénisme ; pour écrire pareille histoire, il faudrait croire à l'existence de ce fantôme ; il faudrait être persuadé qu'il y a eu de par le monde, au XVIIe siècle et depuis, des Jansénistes en chair et en os. Or les Jésuites et leurs adhérents sont les seuls qui croient avoir rencontré ce phénomène, ou plutôt ce monstre, comparable aux hippogriphes ou aux licornes. Il n'y a jamais eu de véritables jansénistes, puisque le premier soin de tous ceux que l'on appelle ainsi est de flétrir avec énergie, comme le faisait déjà en 1657 l'auteur de la XVIIe Provinciale, la doctrine décourageante, désolante et impie des cinq propositions dites de Jansénius. Ils protestent en outre de leur passion pour l'orthodoxie et de leur ardent désir de demeurer dans la barque de Pierre, la seule qui puisse arriver au port."

Et oui, c'est vrai, les jansénistes ne veulent pas qu'on les appelle comme ça, puisque pour eux ils ne font qu'affirmer la doctrine catholique.


Dans d'autres ouvrages, on parle de mouvement spirituel. Oui, mais ce mouvement n'a pas une continuité linéaire du XVIIe siècle à la fin du XIXe siècle. Alors, comme René Taveneaux, on peut parler au pluriel : parler "des" jansénismes. Essayer de mettre au jour, tout le temps, les ambiguïtés d'un terme forgé non par les partisans d'un système de pensée et de foi, mais par leurs adversaires.

Il est toujours plus facile de se définir contre quelque chose que de mettre clairement au jour ce qui forme l'unité d'un nombre important de personnes, aux croyances et convictions très riches, sur plus de trois siècles.

Je crois que nous allons avoir du mal à définir le jansénisme en quelques mots pour l'introduction. Il faut rendre compte de la complexité du "mouvement", même si ça risque de rebuter un peu le lecteur.

Mais du coup, je me pose des questions. Comment se fait-il que, personnellement, je sois capable de sentir presque intuitivement ce qu'est le jansénisme ? Parce que j'additionne les preuves ? Il est contre ça, ça et ça (en vrac : les Jésuites, l'ultramontanisme et une dévotion mariale trop marquée), donc il est janséniste ? Pourquoi pas, mais ça n'est pas assez juste.
Il est austère, rigoriste, attaché à la vérité, a une conception exigeante de la grâce divine ? Oui, ça aide. Mais ces caractéristiques peuvent se retrouver chez des non jansénistes.

Bref, malgré tout le travail que nous pourrons faire pour essayer d'expliquer clairement et simplement les choses, il faut se résoudre à ne donner qu'une vision imparfaite des choses. Si je pense savoir à peu près ce qu'est le jansénisme, c'est que je baigne dedans depuis des années. Rien ne remplacera la lecture des ouvrages spécialisés, rien n'est plus formateur que la pratique des archives. Et l'exercice d'écriture est aussi un bon moyen de mettre au clair des idées parfois confuses, ou diffuses. Les certitudes ont besoin de passer au laminoir de l'écriture, où elles s'affinent, se précisent et se font plus intelligibles.

Ou alors je reprends les mots de Jean-Pierre Chantin dans l'introduction de son excellent ouvrage de synthèse : le jansénisme est une "énigme historique". Jolie pirouette, mais tellement vraie... et tellement révélatrice des passions qu'a suscité ce mouvement depuis des siècles, et de l'attachement qu'il provoque encore chez ceux qui se penchent dessus.

Énigme historique, oui, finalement ça n'est pas mal trouvé...

---------------
* Augustin Gazier, Histoire générale du mouvement janséniste depuis ses origines jusqu'à nos jours, 2 tomes, Paris, Honoré Champion, 1924
* Jean-Pierre Chantin, Le Jansénisme ; entre hérésie imaginaire et résistance catholique, Cerf, 1996, 126 pages.

mardi 25 mars 2008

À la source... les sources

Je me rends compte qu'il est sans doute assez exotique pour un non historien de lire ce que je peux écrire ici sur ma thèse. Il serait peut-être temps que j'explique un tout petit peu à partir de quel matériau je travaille, et d'où je sors mes conclusions.

Quand on fait de la recherche en histoire, on a grosso modo deux solutions :
- soit on travaille sur un corpus défini, qu'on étudie à fond pour en tirer tout ce qu'il peut dire (par exemple une correspondance, ou un fond d'archives familiales)
- soit on part de son sujet et on cherche le maximum de sources ayant un rapport, quelles que soient ces sources.

La première option est assez sécurisante au début, permet de savoir où on va, mais comporte d'une part un risque de lassitude, d'autre part le risque d'être finalement déçu par le fonds étudié. Dans mon travail de maîtrise sur les manuels scolaires, j'étais typiquement dans ce cas-là, et franchement au bout d'un an, je trouvais que c'était un peu lassant de passer mes journées dans des manuels.

Pour ma thèse, j'ai donc pris l'option inverse. Mon sujet de recherche porte sur la mémoire de Port-Royal aux XIXe et début du XXe siècle. Suite à divers sondages dans des fonds d'archives et de longues heures de réflexion que je ne vais pas raconter ici, je suis partie du principe qu'une mémoire est une chose qui s'est construite progressivement, et qu'il est possible de retracer la formation de cette mémoire, de ce mythe qu'est devenu Port-Royal. Tout discours se construit, et ce sont des hommes qui le construisent. Il me fallait donc trouver des sources pour prouver mon postulat (ou l'infirmer, mais heureusement ce n'est pas le cas).

Mon idée est que la mémoire de Port-Royal est construite d'abord par les descendants des jansénistes, notamment les membres de la Société de Port-Royal, puis qu'elle se diffuse progressivement dans les milieux intellectuels et politiques, en se déformant, pour enfin devenir un "classique" de la mémoire nationale.

Les sources concernant le premier cercle (les derniers "jansénistes") sont les plus variées. J'ai déjà parlé des archives notariales, qui donnent à la fois de nombreuses informations sur le degré d'imprégnation janséniste des personnes et une bonne estimation de leur place dans les réseaux jansénistes. C'est un premier point.

Il y a également les archives de l'État-civil, qui permettent de reconstruire des généalogies, de re-tisser les liens familiaux nombreux entre "jansénistes". C'est un travail de fourmi, il faut aller chercher des heures durant le lien entre deux familles, ou entre personnes portant le même nom à 50 ans d'écart (exemple que j'ai eu : j'avais la conviction qu'il s'agissait de la même famille, sans arriver à le prouver autrement qu'en reconstruisant leur généalogie). Pour Paris, il faut en plus compter avec la perte d'environ un tiers des archives au moment de la Commune. La Loi de Murphy étant ce qu'elle est, il y a sans doute une part importante des actes que je cherchaient qui sont partis en fumée en 1871.

Je travaille également à partir des procès-verbaux de la Société de Port-Royal. Inscrits sur de gros registres noirs, ils retracent avec minutie toutes les réunions mensuelles de la Société de 1820 au milieu du XXe siècle. Là encore, il manque une petite dizaine d'années à cause de la Commune (un des membres de la Société avait pensé mettre à l'abri des risques de la guerre les archives jansénistes, en les cachant au Conseil d'État. Manque de chance, il a justement brûlé). Si ces PV sont assez dépourvus d'émotion et de vie, ils ont au moins le mérite de lister précisément les membres de la Société, leurs actions, et permettent de suivre la vie de la Société assez facilement sur le long terme. Il faut bien garder à l'esprit cependant que c'est la face officielle de la Société, donc un recul est nécessaire.

Un autre type de source, le plus fascinant sans doute : les correspondances et mémoires. Ce sont les archives les plus vivantes, les plus riches d'informations, mais sans doute les plus difficiles à traiter. Déjà parce que celui qui écrit une lettre ne pense jamais à l'historien qui va la lire 200 ans plus tard : il parle par allusions, a tendance à sauter du coq à l'âne, ne prend pas la peine de rappeler ce qui a pu être dit oralement avant, et a une fâcheuse tendance à perdre la moitié de ses lettres (mode humour, bien sûr ;-). Donc on reste souvent sur sa faim, mais on apprend mille choses sur les relations entre les gens, la vie quotidienne des auteurs, leur relation au monde et à Dieu etc...

Les sources administratives diverses sont également très importantes. J'ai trouvé par exemple des registres d'abonnés à un petit journal gallican au milieu du XIXe siècle : source riche pour reconstruire un réseau, situer géographiquement et parfois socialement les membres de ce réseau, voir celui-ci évoluer dans le temps, mesurer l'impact de ce journal etc... à croiser avec tout le reste, bien sûr. Dans les sources administratives, il y a également tout ce qui concerne les affaires financières des jansénistes. Ce sont des documents précieux pour connaître les actions des jansénistes et la puissance de tel ou tel membre du réseau.

L'étude de la mémoire de Port-Royal dans le monde intellectuel est beaucoup plus "froide". Si des contacts sont établis avec des membres des réseaux jansénistes, on peut travailler également sur les correspondances. C'est malheureusement assez rare. Il faut alors se pencher sur d'autres sources, principalement des journaux. La profusion de la presse du XIXe siècle rend cette étude assez aride, parce que pour une mention intéressante de Port-Royal, qui va pouvoir être étudiée, il y a des heures de recherches infructueuses.

Mais c'est à ce moment aussi que je me penche sur d'autres disciplines, et notamment la littérature. J'ai par exemple trouvé un livre passionnant, intitulé Stendhal ou la tentation janséniste, où un spécialiste de Stendhal retrace l'itinéraire intellectuel de Stendhal dans son rapport avec le jansénisme (relire Le Rouge et le Noir après cela est un pur enchantement).

J'étudie aussi les bulletins des sociétés savantes, les écrits des pédagogues de l'ère de Jules Ferry, les discours officiels, les commémorations diverses (mort de Racine, naissance de Pascal etc...) . Il y a toute une analyse sémantique à faire, tout un travail d'interprétation des textes, de décryptage des volontés non affichées de ceux qui, par exemple, célèbrent tel ou tel aspect d'une grande figure de Port-Royal.

Autre source, un peu plus anecdotique mais riche d'enseignements : l'étude des cartes de visites déposées à Port-Royal des Champs. Elles sont souvent accompagnées de petits mots où les visiteurs livrent leurs impressions, leur objectif en venant à Port-Royal. Coupler cela avec une étude (là encore) de leur origine géographique et de leur place dans la société permet de donner une certaine vision de la relation à Port-Royal. La correspondance des visiteurs avec les propriétaires de Port-Royal (avant ou après une visite) est également très riche.

La dernière partie de mon étude, qui concerne la vision de Port-Royal dans le grand public, est essentiellement faite à partir des manuels scolaires déjà étudiés. Mais elle se couple avec l'étude d'autres sources : les romans, fascicules, études, films, expositions consacrées à Port-Royal ou au jansénisme sont nombreux et méritent d'être étudiés. Ils livrent beaucoup sur la vision de leurs auteurs.
La fréquentation des visiteurs de Port-Royal est intéressante également. C'est un bon indice de la popularité du site et de sa mémoire, et sa fluctuation est à étudier.

Il y a encore de nombreux types de sources que je ne cite pas ici, parce qu'elles sont utilisées de façon plus ponctuelle. Mais je voulais montrer à quel point une étude, si elle veut être complète, doit faire intervenir le maximum de sources possibles. C'est une façon d'aborder le problème par tous les côtés à la fois. Il faut avouer que c'est parfois inconfortable, d'une part à cause de la profusion de sources à étudier, qui donne souvent l'impression d'être submergée et de partir dans tous les sens, d'autre part à cause de l'imprévu constant qui règne. En effet, ne pas se limiter à un corpus prédéfini amène parfois à être bousculé dans son raisonnement, à trouver une source contradictoire ou très riche qui change des conclusions en passe d'être validées. C'est le jeu, on peut se retrouver embarqué assez loin du point de départ. Il faut alors rester bien organisé, ne pas paniquer, ne pas tout remettre en cause, mais réfléchir calmement et reconsidérer tout son travail à l'aune des découvertes successives.

Heureusement, ma problématique de départ, si elle a été remaniée et parfois bousculée, n'est pas totalement anéantie par mes sources. J'ai de la chance, tout le monde n'en a pas. On peut aussi dire que j'ai eu du flair dans mes sondages (lors de mon DEA), mais cela ne fait pas tout. J'espère toujours ne pas me retrouver tout d'un coup dans une impasse parce qu'un document contredit tout ce que je pensais avant. Ça ne devrait plus arriver au point où j'en suis (je me suis enfin décidée à arrêter de chercher de nouvelles sources et à rédiger sérieusement), mais s'il vous plaît, croisez les doigts avec moi...

mardi 18 mars 2008

Généalogie convulsionnaire

J'avais parlé des convulsionnaires en janvier, surtout pour raconter l'origine du mouvement et présenter quelques textes. Aujourd'hui, je vais me pencher sur les différents groupes, afin de vous faire comprendre un peu qui étaient ces convulsionnaires.

Ce n'est pas mon sujet de recherche principal. Les convulsionnaires ont été principalement étudiés par Jean-PierreChantin, je renvoie donc au livre qui reprend les principales conclusions de sa thèse (1).

J'aimerais faire un joli graphique pour montrer les différents mouvements, avec leurs filiations, mais ce fichu blog ne le permet pas (et ce n'est pas faute d'avoir essayé de faire un truc simple mais compréhensible).

Donc je vais essayer d'être claire. Tous ces mouvements se rattachent bien sûr non seulement au jansénisme du XVIIe siècle et à Port-Royal, mais également au mouvement convulsionnaire né sur la tombe du diacre Pâris. Les groupes convulsionnaires parisiens sont à la source de ceux du reste de la France.

Au cours du XVIIIe siècle, se développe ce qu'on appelle le mouvement pineliste. Il est basé sur l'action de Michel Pinel, un oratorien professeur au célèbre collège de Juilly puis à Vendôme, qui quitte son ordre au milieu du XVIIIe siècle pour se consacrer à l'Œuvre des convulsions. Il s'entoure de deux visionnaires, la "sœur" Angélique Babet, dite "la paysanne" (une des plus importantes convulsionnaires parisiennes) et une "sœur" Brigitte. Il est proclamé "Premier pontife de l'Œuvre" par ses adeptes, et parcours la France dans les années 1770, de Saumur au Languedoc et jusqu'à la région lyonnaires.

Pinel est l'auteur d'un livre fondamental pour les convulsionnaires : l' Horoscope des temps ou conjonctures sur l'avenir fondées sur les Saintes Écritures et sur de nouvelles révélations. Ce livre est un exemple parfait du figurisme : Pinel y annonce l'avènement du prophète Élie, le retour des Juifs dans l'Église après que celle-ci aura été purifiée. L'Œuvre des convulsions est un groupe d'élus qui se prépare à accueillir le règne du Christ pour mille ans, avant une nouvelle mort et une nouvelle résurrection.

Le mouvement pinéliste va notamment s'implanter à Lyon et dans sa région à partir des années 1770, et être à l'origine de plusieurs mouvements distincts.

- Le premier mouvement est celui des "Amis de l'Œuvre des convulsions", à Lyon et Saint-Etienne. Il se développe dès avant la révolution, grâce notamment à la tolérance de l'évêque de Lyon, Mgr de Malvin de Montazet. Les collèges oratoriens et dominicains de Lyon sont très favorables au jansénisme et on compte près d'une centaine de prêtres appelants (contre la bulle Unigenitus).
Cela va favoriser la formation et l'accès à la prêtrise de jeunes hommes qui vont ensuite se consacrer à l'Œuvre, comme les frères Bonjour ou l'abbé François Jacquemond.
Le premier groupe lyonnais connu date de 1778. Il est fondé par des laïcs, qui se réunissent autour de quelques ecclésiastiques. L'adhésion est familiale, ce sont des groupes entiers qui rejoignent l'Œuvre, contrairement à ce qui a pu se passer à Paris où l'adhésion est plus individuelle. C'est sans doute une des clés de la pérennité convulsionnaire à Lyon.
Les groupes sont dirigés par de grandes familles bourgeoises ou de noblesse récente, mais le recrutement est beaucoup plus populaire.

- Ce groupe initial va donner naissance à d'autres groupes, qui s'éloignent les uns des autres au fil du temps.
* À Lyon, le groupe reste assez mesuré face aux secours, et s'oriente davantage vers le figurisme et les prophéties. À la Révolution, il se place du côté royaliste et réfractaire à la constitution civile du clergé. Au moment du Concordat de 1801, il refuse de reconnaître l'évêque nommé conjointement par Rome et Bonaparte, et sort alors de l'Église. Les groupes sont dirigés par des prêtres anticoncordataires puis, après la disparition de ceux-ci dans les années 1840, sont uniquement composés de laïcs. Ils perdurent jusqu'à nos jours. Au moment du Concile Vatican I (1870), deux membres de ce groupe ont tenté une démarche à Rome pour se faire entendre, mais ont finalement échoué à s'entendre avec le Vatican. De même, des contacts ont été menés par le diocèse de Lyon au milieu du XXe siècle, sans succès. Ce groupe, qui compte plusieurs grosses familles lyonnaises et du Beaujolais, est encore fort de plusieurs centaines de personnes aujourd'hui, même si la modernité et les mariages "mixtes" le font disparaître progressivement. À la fin du XIXe, il a largement financé les activités port-royalistes parisiennes, notamment grâce aux fortunes des familles Rolland (industriel) et Berliet (concepteurs de la firme automobile Berliet).

* Un autre groupe, nettement plus engagé dans les convulsions, est le groupe bonjouriste du Forez. Deux frères, les abbés Claude et François Bonjour, "convertissent" leurs paroisses dans les années 1770-1780. Ils créent également des groupes dans les Dombes, notamment à Fareins. Ils sont connus hors de leurs paroisses notamment par un évènement survenu en 1787, qui met brutalement en lumière une Œuvre que beaucoup pensaient à l'agonie. À Fareins, l'abbé François Bonjour, curé du village, crucifie dans l'église paroissiale une des prophétesses du village, assisté de son frère Claude et de deux autres prêtres. L'évènement est public et donne lieu à une enquête de l'évêque. François Bonjour est emprisonné, ce qui lui donne une aura de martyr et en fait une des figures de proue de l'Œuvre. À la faveur de la Révolution, il revient dans sa paroisse. Ses partisans chassent le curé qui l'avait remplacé, et le groupe entier devient ultra-révolutionnaire. Ils considèrent les évènements comme l'épreuve attendue de régénération que prédisaient les prophéties. Ils sont sincèrement républicains et J-P Chantin montre que jusqu'au XIXe siècle, on trouve dans les intérieurs fareinistes des portraits de Robespierre, de Marat et de Danton à côté des gravures jansénistes.
François Bonjour est, en août 1792, devenu le "père charnel" d'un petit garçon. Celui-ci est aussitôt reconnu comme étant le prophète Élie. Les cantiques jansénistes chantent l'évènement, passant outre la réprobation morale de l'acte : De notre Dieu la voix puissante / dit : qu'un homme soit reconçu ! / aussitôt une humble servante / dans son chaste sein l'a reçu… / c'est une œuvre incomparable / qui paraît depuis soixante ans / qu'Élie comme en une étable / naît pour réunir ses enfants.

Le jeune Élie doit devenir l'Esprit Saint le jour de ses 14 ans. Il devra subir des maux de plus en plus durs pour respecter les prédictions divines, mais le sacrifice de ce prophète-Paraclet devra précéder la fin des temps. Mais suite au constat que finalement cette fin des temps n'arrive pas, le groupe bonjouriste se réduit considérablement à partir des années 1815-1820.

* Le dernier groupe est celui incarné par François Jacquemont, curé de Saint-Médard en Forez. convulsionnaire modéré, révolutionnaire modéré, Jacquemont est une sorte de conscience morale du mouvement janséniste. Après le concordat, il prêche pour des relations partielles avec l'Église et est ce qu'on appelle un "communicant". Il entretient de nombreuses relations avec les groupes jansénistes de toute la France, et notamment avec Louis Silvy. Mort en 1835, il laisse derrière lui un groupe très fort dans le Forez, qui donne lieu ensuite au phénomène des béates et des béguins de Digonnet, dont je parlerai une autre fois.

Ce très long post avait pour but de présenter les principaux groupes convulsionnaires de la région lyonnaise. Il est évident qu'il y avait d'autres groupes en France, hors de Paris. Les groupes de Toulouse notamment sont encore mal connus, mais étaient en lien étroit avec les Lyonnais. Grosso modo, on trouve toujours cette distinction en trois groupes, l'un anticoncordataire, l'autre violemment convulsionnaire et très détaché de l'Église, le dernier communicant. D'une manière ou d'une autre, tous ces groupes issus de la fin du XVIIIe siècle ont perduré jusqu'au milieu du XIXe sous une forme organisée, puis de façon plus informelle et édulcorée jusqu'au début du XXe siècle, voire jusqu'à nos jours à Lyon.

---------------------------------
(1) à lire : Jean-Pierre Chantin, Les Amis de l'Œuvre de la Vérité. Jansénisme, miracles et fin du monde au XIXe siècle, PUL, 1998.